Archive for the ‘Musique’ Category

Attention !

2014/02/25

« Philosophie Magazine » de ce mois-ci contient une petite analyse sur l' »Attention » : notre capacité à nous concentrer sur quelque chose.

« Jadis, c’était l’information qui était rare. Désormais, c’est l’attention dont nous disposons pour la traiter qui l’est ». Dit l’auteur de l’article.
Effectivement, notre monde est maintenant rempli de signes, d’informations, et présentés de telle sorte qu’ils captent notre attention. Déjà, si je passe mon regard dans une pièce où un mot est écrit sur une ardoise, je peux ne pas avoir conscience de l’ardoise ni du mot mais être influencé par le mot : mon cerveau, sans que j’en ai conscience a lu, de façon automatique, le mot. Simplement, l’information n’a pas été retenue par ma conscience : « je n’y ai pas fait attention ». Mais ce mot a capté des processus cachés de mon cerveau, ouvrant des connexions avec d’autres réseaux de neurones, accélérant ainsi l’accès à des informations qui, normalement, restent moins rapides d’accès. Ainsi, si le mot « manger » est écrit, ou « faim », il est probable que mon cerveau va me suggérer qu’il est temps de manger, me faire prendre conscience d’une envie de manger. Peut-être…

Il m’arrive parfois de focaliser mon attention de façon extrême, en écoutant de la musique. Ainsi, je me souviens que j’aimais écouter les quatuors de Mozart en me concentrant à essayer de suivre chaque instrument. D’un côté je suivais, autant que je le pouvais, le discours d’un instrument, tout en étant attentif aux réponses d’un ou plusieurs des autres instruments. Bien sûr, dans ces moments-là, le reste du monde n’existait plus. Et, aujourd’hui, j’ai bien du mal, lorsque je passe un CD que j’aime, à ne pas mettre toute mon attention à suivre la musique. La musique n’est pas un « bruit » m’isolant d’autres bruits, un « bruit de fond » ; c’est un message, un plaisir, une activité fondamentale. Egalement, au travail (je suis ingénieur en informatique), face à un problème complexe, il m’arrive d’être totalement pris par ce que je fais, comme essayer d’écrire un morceau de code complexe interagissant avec d’autres morceaux de code, comme écrire du code multi-threadé en utilisant des locks ou des mutex, ou comme essayer de comprendre la cause originelle d’un plantage d’un programme (que je n’ai pas écrit…) ou d’une erreur : j’y mets « toute mon attention ».
Mais que veut dire : « y mettre toute mon attention » ? Que se passe-t-il dans mon cerveau ? D’ailleurs, dans cet article, l’auteur ne parle guère (voire pratiquement pas…) de ce qui se passe dans le cerveau… Encore un mirage du philosophe qui oublie que notre esprit fonctionne sur un substrat de cellules nerveuses ? 😉

Notre cerveau est rempli d’informations, stockées de différentes façons en différents endroits de notre cerveau (et certaines informations sont codées en plusieurs points de notre cerveau, soit répliquées, soit découpées et chaque partie stocké sur un ou plusieurs réseaux de neurones). Et les différentes parties de notre cerveau échangent des informations. En continu… Et sans que nous en ayons conscience, sans que notre « conscience » en soit informée. Ce n’est que lorsque nous prêtons attention à certaines choses que des informations remontent, ou bien, à l’opposé, lorsque nous ne pensons plus à rien, quand notre « attention » se met à voguer, lorsque nous lâchons prise sur notre cerveau, comme lorsque nous regardons passer les nuages et les oiseaux dans le ciel, ou lorsque une séance de Yoga nous déconnecte de toutes les préoccupations de notre vie, avant ou après, et que seul l’instant présent, notre corps, compte.

En me concentrant sur la musique, je demande à certains réseaux de neurones de se connecter à mon ouïe, d’en arracher toutes les informations possibles, d’ouvrir largement des canaux pour irriguer certaines parties de mon cerveau à la musique. Et, pendant ce temps, le reste de mon cerveau soit se calme, soit devient invisible à ma conscience. Quand j’écoute « Mandé Variations » de Toumani Diabaté, tout mon cerveau est concentré dans cette pluie de notes, et plus rien ne compte.

Lorsque je lis, les lettres font des mots, les mots font des phrases, et tout cela fait du sens. Mais, en même temps, chaque mot lu réveille tout les sens/singifications de ce mot, et tous les souvenirs associés à ce mot. Et chacun possède, pour chaque mot, un « champ sémantique » différent, fonction des sens de ce mot retenus et préférés, ou mis en avant par la lecture de livres anciens (sens des mots ayant dérivé avec le temps) ou scientifiques (mots ayant un sens différent du sens courant), ou par la poésie (mots détournés de leur sens évident). Et chaque mot lu ouvre des connexions dans mon cerveau, faisant affluer des idées, des images, qui me rappellent par exemple ce que le mot « maison » veut dire, avec les différentes formes que peut avoir une « maison » selon le pays ou l’époque, mais aussi des évocations sur ce qui est associé à la maison : la famille, les enfants, voire des souvenirs pénibles ou traumatiques liés à une maison particulière, comme celle où une personne aimée est morte.

Et j’imagine que certaines mathématiciens ou certains champions d’échecs ont leur esprit remplis de connexions ouvertes permettant à des informations diverses de se connecter, de faire jaillir une idée, ou d’effectuer des évaluation de positions complexes de pièces, de façon inconsciente.

L' »attention », c’est en quelque sorte la focalisation de réseaux de neurones sur les informations que j’absorbe, tout en ouvrant des connexions vers ma mémoire et vers des processus sous-jacents, inconscients.
Et, si je suis fatigué, si je suis distrait par plusieurs sujets d’attention, j’ouvre différents canaux, qui se combattent les uns les autres, épuisant mes ressources mentales. Je ne pense donc pas qu’on puis prêter la « même » attention à plusieurs choses en parallèle. Je me souviens avoir été capable de lire le journal, écouter et voir la télévision, tout en discutant avec mon épouse ; mais je ne suis pas bien sûr d’avoir été « entièrement moi » dans chacune de ces activités, en fait je suis certain d’avoir exercé superficiellement mon « moi » sur chacune de ces trois occupations et d’avoir saturé mes capacités à comprendre et à mémoriser. Bref, il me semble que l’attention ne peut pas se disperser, sous peine de ne pas être entièrement présent à chacune des sollicitations qui nous assaille.

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Yungchen Lhamo

2013/12/14

Je marchais quelques pas en arrière de ma fille, dans une longue mais étroite rue « branchée » de Singapour (c’est-à-dire ressemblant à n’importe quelle vieille petite rue commerçante piétonne du sud de l’Europe, avec de petites arcades, mais rectiligne), où se sont installés récemment de nombreux petits commerces hétérogènes (boutiques, coiffeurs, restaurants, esthéticiens, etc) de chaque côté de la rue, dans des maisons anciennes et semblables d’un étage, lorsque, de l’autre côté du stand de Yoga qui s’était installé dans les cinq mètres de largeur de la rue, j’entendis les premières notes de – je l’apprendrai quelques instants plus tard – la chanson « Per Rig Chog Sum », suivies assez rapidement d’une magnifique voix féminine, mais grave et lente. Laissant ma fille continuer et lui faisant un petit signe de la main, je contournai les limites du tapis de Yoga pour chercher d’où venait la musique. Je vis ce qui, autrefois, devait être un magasin, et qui en conservait la grille de fer avec sa barre au sol dans laquelle je me pris le pied, et qui avait été transformé en petit bar, étroit, mais profond et sombre, manifestement indien, et je demandai au jeune serveur à la peau sombre et douce, sans doute le propriétaire, quelle était cette musique. Il me demanda de le suivre vers l’arrière de l’ancienne boutique et, sous un vieil escalier en bois, il me désigna un vieil IPod et, après quelques rapides manipulations, il me montra l’écran où s’étaient inscrits des mots sans – pour le moment – signification pour moi, manifestement la transcription en caractères latins d’une langue orientale, à part le titre de l’album : « Coming Home ». Je pris rapidement en photo l’écran, remerciai le jeune homme pour sa gentillesse, et ressortis rejoindre ma fille.
Ce n’est que plusieurs jours plus tard, enfin rentré chez moi après ce périple de 25 jours en Asie du Sud-Est, que je pus, en retrouvant la photo parmi les 3700 photos rapportées, découvrir le nom de cette chanteuse à la voix particulière : « Yungchen Lhamo« , une femme tibétaine qui, comme beaucoup d’autres, a fui son pays sous l’oppression chinoise pour se réfugier en Occident, où elle peut, enfin, chanter en toute liberté et déclamer sa tristesse et sa colère sourde, dans des textes qui me sont incompréhensibles mais qui, chantés ainsi calmement et avec une telle voix – comme dans « Happiness Is… » – exceptionnelle, me touchent profondément malgré tout, devinant tous les malheurs et souffrances cachés derrière. Ce CD « Coming Home » tourne en ce moment-même sur ma platine et, peu à peu, je m’habitue aux tonalités tibétaines et bouddhistes des autres chansons, mélange de traditions tibétaines et d’instruments divers, avec Peter Gabriel jouant de « bourdons », rappelant parfois certains passages de la musique du « 5ème élément », ou bien me rappelant ce moine qui – dans le plus beau temple de Luang Prabang, et après qu’un novice eut frappé le gong – jouait avec ses mains à faire chanter les vibrations en caressant le gong, et produit par Hector Zazou, artiste français iconoclaste et mort hélas depuis, ayant produit le fameux CD « Chansons des mers froides » où chante Björk et dont la plus belle chanson, absolument insupportable pour le commun des mortels, est « Annukka Suaren Neito« , qui donne la nausée à tous ceux à qui je la fais entendre mais qui, mélange également de traditions millénaires diverses et d’instruments électroniques modernes, vous prend aux tripes et qu’il est impossible ensuite d’oublier.
La vie est donc faite de hasards, que l’on provoque en sortant de chez soi, pas forcément loin, et en se mêlant à la vie, en ville pour multiplier les hasards, ou en campagne pour les rendre plus profonds peut-être. Hasards que l’on est libre de laisser filer, en poursuivant son chemin car inquiet ou pressé, ou bien d’attraper, comme un papillon, l’espace d’un moment, pour le regarder avec suffisamment d’attention pour se le remémorer plus tard et prolonger et faire fructifier peut-être cette rencontre, avant de le relâcher.
Il en va ainsi de nos vies, souvent trépidantes, et qui nous empêchent parfois de prendre le temps de regarder de près ce hasard, imprévu par nature, qui interrompt le cours « ordinaire » de nos vie et peut la faire basculer, la faire prendre une toute autre direction, que l’on n’imaginait pas. Je suis volontaire pour consacrer du temps à ces rencontres, musicales ou humaines, pour leur permettre de se montrer vraiment à moi, pour me permettre d’aller vers elles, avec toute mon imperfection et mes folies « ordinaires ». Parfois, bien sûr, la rencontre est décevante, ou bien l’on n’arrive pas à se détacher de ce que l’on pense être « beau » ou « bon », mais qui ne sont bels et bons que par ce que nos précédentes rencontres et nos choix précédents ont fait de nous, ou bien parce que la vitesse du moment nous empêche de nous arrêter, façon aimable de dire que nous n’avons pas le courage d’interrompre le cours forcené de notre vie pour « prendre le temps », ou bien parce que nous sommes « absent » de nos vie à cause de la fatigue que nous subissons. Il me semble donc qu’il faut être « ouvert » à tous les hasards, à toutes les rencontres, leur consacrer un minimum de temps, mettre de côté pour un moment ce qu’on croit savoir du monde et des Hommes, pour voir au-delà des apparences et prendre le temps de découvrir et de s’adapter à cette nouveauté, qui risque bien de nous transformer, de faire naître de nous un autre futur que celui que nous anticipions, que nous planifions, que nous bétonnions, pour nous rassurer, pour avoir l’impression de décider de ce que sera la suite de nos vies, au lieu d’être « ouvert » à la nouveauté, d’avoir le courage de s’enfoncer dans l’inconnu et peut être voir la vie d’une façon radicalement opposée à ce qui jusque là étaient nos convictions, peut-être simplement à cause d’une forte mais minuscule lumière au milieu d’ombres inquiétantes qui semblent des dragons, nés de notre imagination et de nos craintes. Souvent bien sûr, hélas, la vie trépidante que nous menons, ou des moments complexes, nous empêche de « prendre le temps » et d’approfondir ou de « réaliser » ce hasard, comme lorsque – dans la fin du film « La vie d’Adèle » – ce jeune homme charmant et timide, retenu dans la fête par des connaissances trop bavardes, sort bien après Adèle de l’exposition et, au moment de choisir si, par manque de temps et ne la voyant plus, il ira la chercher à droite ou à gauche, il court dans la mauvaise direction et s’éloigne d’elle. Peut-être, finalement, se retrouveront-ils, chacun ayant fait la moitié du pâté de maison ? chacun s’étant éloigné de l’autre pour de multiples raisons avant de se rencontrer de nouveau et se parler vraiment, pour se découvrir, pour se parler « en vérité », pour permettre à l’autre de parler et d’avouer ses peurs, ses douleurs, ses hontes, ses craintes ou ses espoirs, pour prendre le temps et la peine de l’écouter et le découvrir, dans sa vérité et sa beauté intimes camouflées par différents masques, erreurs, ou bêtises, trop humaines.

Jean-Louis Murat : Toboggan

2013/09/09

JLM a sorti un nouveau CD il y a quelques mois déjà. C’est un bon !
Certes, au tout début, j’étais surpris et décontenancé… Mais, après persévérance, j’ai su mettre de côté ce que je croyais savoir de JLM et que j’aimais, et j’ai agrandi mon amour pour lui grâce à « Toboggan ». Découvrez-le, c’est beau !

JLM

Sitar : Ustad Usman Khan

2013/09/08

Concert de Sitar hier soir : Ustad Usman Khan, « né dans une grande famille de musiciens… Il occupe aujourd’hui une place de choix au sein de la communauté musicale indienne. Sa maîtrise de l’instrument tend à faire oublier à l’auditeur toute la difficulté quasi permanente d’une interprétation musicale pleine de délicatesse et d’innovations. »

Ben… pour la délicatesse, d’accord. Mais, à mon avis, il ferait mieux de faire plus court et de moins se répéter. Ce n’est plus de l’improvisation, c’est de la répétition… Bref, un concert trop long, trop mou, trop répétitif, endormissant, sans coups de folie. Une grande sagesse et délicatesse… ennuyeuses. Un enfant s’est endormi au fond de la salle. Quant à moi, il me tardait que cela finisse. Mon amie, qui jouait de la guitare avant, pense même avoir entendu quelques fausses notes. Et, quand il essayait d’accélérer, ça ne durait que 10 secondes. Et, pourtant, la salle s’est levée pour applaudir… Bref, soit j’ai rien compris, soit j’ai trop entendu Narendra Mishra… Ou, plutôt, la musique classique indienne, ça peut être vraiment chiant parfois, comme certains CDs de Ravi Shankar que je n’ai jamais pu entendre jusqu’au bout. Et, aussi, avec l’âge, on se met à ralentir et à radoter… et seule le passé excuse le présent. Jouer doucement, oui, mais en profondeur, en beauté, pas en se répétant…
Enfin, un moment agréable, mais pas un sommet.

Saju

2013/08/09

En TE cherchant de par la ville, je suis tombé un jour par hasard sur Saju. Je savais que tu étais passée par là, en cette maison accueillant des artistes, alors je m’en suis intéressé et j’ai su, un jour, qu’un joueur indien de Sitar y venait jouer. Je me souvenais de ce CD magique, acheté il y a longtemps à Boston : « Tana Mana » de Ravi Shankar ; et j’avais envie de vivre de près, en vrai, une telle beauté, d’écouter un vrai concert de Sitar. Je me souviens du lieu, sous la montagne. La maison n’est pas si grande que ça. Les enfants de la maison jouent, en pyjama, parmi les « invités ». Je paye mon écot. J’attends, et je vois venir celui qui, un jour, m’appellerait gentiment « My brother » dans un SMS envoyé aujourd’hui depuis Varanasi, pour me remercier d’une générosité que je juge insuffisante pourtant. Il est habillé de son habit de scène, un vêtement beau et brillant, les épaules recouvertes d’une étole, les cheveux noirs et bouclés, la moustache courte et vive, calme et sérieux, les mains jointes pour saluer ceux venus l’entendre. Son élève et amie, Laure, l’accompagne. Avant la musique, j’entends la voix de Laure, et je vois son visage. Sa voix du midi me rappelle des souvenirs. Son visage mince et bien structuré aussi. Elle a un beau sourire, et une belle allure, qui me charment. Sa gentillesse et sa beauté intérieure se révèleront plus tard. Sa beauté est évidente, mais elle semble l’ignorer. 25 ans nous séparent, et jamais je ne réussirai à agrandir ce lien ténu plus loin que l’amitié, ce qui n’est déjà pas si mal. Mon insistance, au début, pour participer, l’intrigue, l’inquiète. Mais l’amitié se crée, peu à peu, car – manifestement – j’aime leur musique et être avec eux et j’ai envie d’être généreux avec eux. Je lui suis sans doute comme un oncle, ou comme un drôle de fada, capable de faire deux fois 300km pour venir écouter son maître dans le midi puis deux fois 150km en Savoie. La scène n’est que le salon des gens qui organisent le concert chez eux. Nous nous asseyons par terre, comme Saju. Saju, les jambes pliées d’une façon qui nous serait une torture mais qui est une habitude pour lui, procède à ses rites, se saisit lentement de son instrument, qu’il salue, et commence à l’accorder pour le râga qu’il a prévu de jouer, et s’échauffe. La chair des doigts de sa main gauche est profondément entaillée par les cordes métalliques. Peu à peu, il déploie son art et nous enchante ; je suis juste devant lui, à moins d’un mètre. J’irai l’écouter six fois cette année-là, Grenoble deux fois, Lyon, Montpellier, La Grand-Combe en plein air, pour finir à Anduze. L’année suivante, je suis allé en Avignon pour le revoir. Il avait un peu froid en octobre. Et il ne savait pas qu’il jouait pour moi, pour mon anniversaire. Ce jour-là, j’ai fait mes plus belles photos de lui, peut-être. À moins que ce ne fut celles faites à Anduze, ce jour où, fatigué, ralenti par le froid, il a renoncé à faire le virtuose et a donné toute la poésie dont il est capable, renonçant à la vitesse pour la profondeur. Je suis allé l’écouter au fin fond des Cévennes, dans une église moins grande que mon appartement. Je suis allé l’écouter en Savoie, dans un grenier, dans une maison aussi. J’ai passé un moment avec lui et ses élèves, dans une salle d’un bar très louche de Montpellier, découvrant le lien profond et spirituel qui l’unit à ses élèves. Six fois encore cette année-là. Son visage est souriant, plein de gaieté et de rire, malgré ses mauvaises dents. Ses yeux pétillent. Son accent anglais est typique des indiens, mitraillette difficile à comprendre. Mais, quand il joue, il est totalement concentré dans son improvisation, dans le Râga qu’il a choisi. Souvent il ferme les yeux, sourit parfois, et ouvre de temps en temps les yeux pour voir l’effet qu’il fait sur son public. Il ne viendra sans doute pas cette année, hélas. J’ai eu beau écrire à tous les festivals de France et de Navarre, profitant du temps que m’avait donné la convalescence suivant mon AVC, c’était trop tard pour cette été. Et Laure, revenue de Varanasi, son coeur triste d’être partie, mais son corps fatigué des souffrances qu’il y a endurées et ne voulant plus y retourner, n’a pas pu organiser une nouvelle tournée, prise aussi par sa vie, troublée par la difficulté à revenir dans sa « vraie » vie en France, essayant de vivre tout en continuant sa musique. Quand elle était en Inde, nous avons communiqué de temps en temps par email. J’ai essayé de l’aider, comme je pouvais, lorsqu’elle était moins bien, lorsque son dos lui faisait souffrir le martyre. Saju l’a sauvée d’une mauvaise maladie. Elle qui a vécu des moments si difficiles dans sa jeunesse, elle est partie là-bas je pense pour renaître dans un autre lieu, pour se confronter à un monde radicalement différent qui la forcerait à vivre dans le présent, dans l’inconnu et la découverte d’un monde à comprendre et assimiler, avec le Yoga comme instrument. Le hasard a décidé de son maître de musique, qui lui a appris l’art des râgas, qu’elle transmute sur sa clarinette. Saju, sur son Sitar, veut plaire, surprendre, étonner, montrer sa virtuosité, en plus du lien viscéral qui le lie à sa musique. Laure, à la clarinette, nous emporte dans les rêves. Jouer sa musique lui est un effort, elle transpire. Les yeux fermés, assise par terre en tailleur, elle ondule au rythme de sa musique, qui nous ensorcèle, par sa beauté et sa douceur, par ces notes qui, tournoyantes, semblent toujours semblables alors qu’elles développent le même thème de toutes les diverses façons qui naissent instinctivement en Laure, comme une hirondelle virevoltant dans le ciel autour de l’essaim de fourmis qui s’envolent. En France, à Marseille, elle m’a dit avoir joué en duo avec une accordéoniste. Dommage que Marseille soit si loin. En TE cherchant, j’ai trouvé autre chose, j’ai trouvé d’autres amis, éloignés. Ma quête illusoire de TOI a donné naissance à des liens, ténus, qui ont grandi. D’autres ont su voir en moi mon amour de la musique et de la beauté, et ma tendresse pour ceux qui m’ouvrent leur porte, pour ceux qui m’accueillent généreusement dans leur vie, qui me permettent d’offrir mon amitié, d’exprimer ma folie et mon enthousiasme, et qui partagent avec moi des moments de leur vie, créant des liens. Dans la quête, l’important n’est pas le but, mais le voyage et ses rencontres. La quête nous pousse à sortir de nos habitudes, à aller vers l’inconnu. Se confronter à l’impossible nous force à nous dépasser, à nous renouveler. La vie est mouvement, changement. Le présent doit engloutir le passé. Le futur doit se consommer doucement, au jour le jour. En musique. En regardant jouer Saju. J’espère qu’il pourra revenir en France un jour. Sa musique me manque. Il me manque. Ces moments magiques me manquent. Bien sûr, je ne le connaîtrais jamais vraiment. Mais qu’importe. Il a compris mon amour de sa musique, ma joie et mon plaisir de le voir jouer. Et son bonheur est de faire naître le bonheur par sa musique.

En Méditerranée…

2013/05/23

Il est mort au bord de la Méditerranée, Giuseppe.
J’avais un vinyl avec cette chanson…
25 ans nous séparent.
J’aimais bien sa voix, lente, tranquille, douce, chantant des choses impossibles aujourd’hui me semble-t-il…
Le temps est comme l’horizon vu d’un bateau qui avance continûment vers l’ouest sur une mer infinie : point de retour, et nul ne sait ce qui se cache derrière l’horizon, alors on a toujours envie d’y aller voir un peu trop vite au lieu de profiter du calme présent…

Dans ce bassin où jouent
Des enfants aux yeux noirs,
Il y a trois continents
Et des siècles d’histoire,
Des prophètes des dieux,
Le Messie en personne.
Il y a un bel été
Qui ne craint pas l’automne,
En Méditerranée.

Il y a l’odeur du sang
Qui flotte sur ses rives
Et des pays meurtris
Comme autant de plaies vives,
Des îles barbelées,
Des murs qui emprisonnent.
Il y a un bel été
Qui ne craint pas l’automne,
En Méditerranée.

Il y a des oliviers
Qui meurent sous les bombes
Là où est apparue
La première colombe,
Des peuples oubliés
Que la guerre moissonne.
Il y a un bel été
Qui ne craint pas l’automne,
En Méditerranée.

Dans ce bassin, je jouais
Lorsque j’étais enfant.
J’avais les pieds dans l’eau.
Je respirais le vent.
Mes compagnons de jeux
Sont devenus des hommes,
Les frères de ceux-là
Que le monde abandonne,
En Méditerranée.

Le ciel est endeuillé,
Par-dessus l’Acropole
Et liberté ne se dit plus
En espagnol.
On peut toujours rêver,
D’Athènes et Barcelone.
Il reste un bel été
Qui ne craint pas l’automne,
En Méditerranée.

Strange Days

2013/05/08

« Strange Days », c’est le dernier album d’An Pierlé, que j’ai entendue chanter (et jouer du piano) au Ciel à Grenoble il y a peu. Il faut du temps pour digérer cet album, qui joue sur des tonalités mélancoliques, voire tristes, avec des textes qui, je l’espère, ne sont pas qu’autobiographiques, parce que, si la mélancolie peut se dissoudre dans la création, ce qu’elle décrit n’est pas toujours bien gai, un peu comme le magnifique album « Helium Sunset ». Mais, après plusieurs écoutes, après avoir compris un peu les textes, après avoir dépassé cette atmosphère triste, on peut apprécier la beauté de sa voix et de son piano. Oui, c’est un bel album ! Bien loin de ce qu’on écoute à la radio, mais d’une grande beauté, triste certes, mais la vie n’est pas toujours gaie. Alors, pour sa voix magnifique et son piano sublime, allez l’écouter !

Deezer

AP1

AP2

Strange Days

Au Ciel avec An (Pierlé) !

2013/04/25

Ce mardi, j’étais au Ciel, avec An Pierlé.
Dans une ambiance intime, nous avons passés un bon moment ensemble. Enfin… avec les 100 autres personnes venues assister à son concert à la salle « Le Ciel » de Grenoble. Et, comme la sono amplifiant sa voix et son piano était légère, cette soirée n’a pas réveillé mes affreux acouphènes. Ce dont j’avais terriblement peur… car j’en ai marre de passer des jours, voire des semaines, à me remettre de trop de décibels (trop à mon niveau, bien plus bas que pour les gens « normaux »).
Donc, j’ai eu la joie de la voir ! de la voir chanter et jouer ! et même de lui parler, de lui dire que j’aime sa musique, et de lui acheter un Vinyl (j’avais déjà le CD !).
« Strange days » : c’est une voix, magnifique, du piano solo, et des textes. Textes en anglais que je n’ai pas encore eu le temps d’approfondir. Sa voix est … particulière, en association avec son piano, qui frôle les dissonances, qui ose des sonorités bizarres et inconfortables. C’est beau, mais pas évident. Et, après avoir écouté le CD 4 ou 5 fois, je n’ai pas encore tout « digéré ». Mais j’aime. Bien sûr, d’elle, j’ai préféré l’extraordinaire « Helium Sunset », trouble, sombre, particulier, à l’ambiance délétère. Tout dans un rythme calme. Donc, je ne vous dis pas de vous précipiter acheter son CD, car c’est particulier, beau mais difficile je trouve. Elle s’y offre, fragile, sombre. Même si, pendant le concert, sans doute pour reposer sa voix attaquée par un virus, elle a fait quelques plaisanteries (fille d’Annie Cordie ! Le visage tiré de Jonny. y-a-t-il un vieux monsieur à chapeau et château dans la salle qui pourrait lui offrir le piano géant qu’elle a eu quelques jours chez elle pour enregistrer son CD ? J’avais le chapeau… mais pas l’argent hélas). En robe légère. Avec des bottes. Assise sur un ballon !
Donc, ce mardi, soir, arrivé le premier, j’ai eu le plaisir d’aider le père d’An à trouver la porte d’entrée du Ciel… Ils étaient venus, en voiture, de Belgique, en passant par je ne sais plus quelle ville dans le Nord, puis à l’Alpe d’Huez, avant d’aller à Nîmes et ce soir à Marseille. J’ai aussi récupéré une GRANDE affiche du spectacle, marquée « COMPLET » en travers. Ha ha ha ! On dirait un gamin ! Mais c’était bon de pouvoir assister à un concert doux et respectueux de mes pauvres oreilles (neurones surtout) abîmées. ET quel honneur de l’entendre. Quand des vieux cons de mon âge n’ont qu’une envie, c’est d’aller écouter Jonny Halliday ou Sardou, vieux cons eux-aussi, moi j’aime écouter des choses bizarres, qui sortent de l’ordinaire, mais où l’on sent l’engagement de l’artiste, où l’on voit sa présence, où il est capable de s’exposer, sans filet, seul(e) avec sa voix et son unique instrument. Bravo l’artiste !
Là, pendant que j’écris, au lieu d’aller me coucher… un soir avant minuit, elle joue sur ma chaîne. Elle m’accompagne.
Et, j’ai pris quelques photos ! Interdit de prendre des photos, bien sûr ! Ha ha ha ! La voilà :

An P.

Agnes Obel

2013/03/28

Je viens de découvrir Agnes Obel, et son délicieux CD « Philarmonics « .

C’est en disant à notre prof de gym qu’on en avait un peu marre de sa musique qu’elle est venue un jour avec ce CD. Pour moi, c’est un peu comme si Satie ressuscitait dans une jeune femme plus gaie (mais pas tant que ça) jouant à la fois du piano et de la voix. C’est doux, c’est calme, c’est complexe, c’est précis, et simple, et bien agréable pour aider à trouver le calme intérieur.

Pour écouter Agnes, c’est ici, et pour la voir dans Riverside, c’est là. Son site est ici.

AO

AO

Quant à dire de quoi parlent ses chansons, j’en suis encore incapable… mais je vais m’y atteler !

Riverside :

Down by the river by the boats
Where everybody goes to be alone
Where you wont see any rising sun
Down to the river we will run

When by the water we drink to the dregs
Look at the stones on the river bed
I can tell from your eyes
You’ve never been by the Riverside

Down by the water the riverbed
Somebody calls you somebody says
swim with the current and float away
Down by the river everyday

Oh my God I see how everything is torn in the river deep
And I don’t know why I go the way
Down by the Riverside

When that old river runs pass your eyes
To wash off the dirt on the Riverside
Go to the water so very near
The river will be your eyes and ears

I walk to the borders on my own
To fall in the water just like a stone
Chilled to the marrow in them bones
Why do I go here all alone

Oh my God I see how everything is torn in the river deep
And I don’t know why I go the way
Down by the Riverside

Le cours ordinaire des choses

2013/01/16

« Le cours ordinaire des choses », c’est un CD de JL Murat, sorti en fin 2009. C’est un MAGNIFIQUE CD. Murat, parfois, j’arrive pas à le digérer… Il y a des CDs, que j’ai copiés ou achetés, et que je n’arrive pas à écouter… Mais celui-là, avec Taormina et Mockba, c’est du pur plaisir. La musique, enregistrée à Nashville en quelques jours, est magnifique. Murat explique combien ces musiciens sont des pros et combien ils ont aimé ses chansons. Quant aux textes, je les trouve poétiques, voire « surréalistes ». Je veux dire que JLM a pondu des textes très difficiles à comprendre, mais donnant une atmosphère, et des pistes qu’il faut explorer, forçant l’auditeur à essayer de construire une logique à ces phrases, et donc le forçant à imaginer, à faire un effort de re-création. La « vraie » poésie, c’est quand les mots et les phrases donnent des clefs qu’il faut déchiffrer, qui ne se donnent pas tout de suite, voire jamais. Car, bien sûr, jamais on ne pourra comprendre tout ce que voulait dire l’auteur, puisque ces mots, ces phrases, émergent d’un ensemble d’idées personnelles qui restent cachées. Mais c’est pas grave. Sentir la beauté des textes, flottant dans une magnifique musique, pleine de joie et de fantaisie, cela pousse les méninges à se remuer, à explorer les sens divers et rares des mots. Bref, c’est du beau remue-méninges. Un plaisir. Que je vous recommande.

J’aime particulièrement :
– Le cours ordinaire des choses me va comme un incendie
– Chanter est ma façon d’errer
– La tige d’or

Site de JLM : infos sur le CD.
Interview de JLM sur cet enregistrement à Nashville.

La Tige d’Or :

Qui m’a fait
Ce dogue entrevu
Dans tes pensées

Qui m’a fait cette chose
Giclante à ton gré

Qui par les rues
Souvent étroites
À ton lilas
Traversait tes silences
En simple soldat

Que fait cette tige
D’or dans ton glacier

Qui a fait ce fond
De ravin
Dans ma verdure

Quel ténébreux
Conduit bouleverse
Ma nature

Que sert d’aimer
Une entourée de pluie
Qui à chaque instant
Coupe une grappe de vie

Que fait cette tige
D’or dans ton glacier

Ta belle gueule
Me vient
À l’idée de
Chanter

Au fil des jours
Je ne suis plus
Ce que j’étais

Me regarder de près
Tout voir de loin
Je ne sens plus
La chair même
Entre mes mains

Que fait cette tige
D’or dans ton glacier

Ma mémoire te
Rumine
En buissons de lilas
Quelle agitation pour
Sortir de l’au-delà

Quand tout badine
Avec la mort
Dans tes jupons
Partout mon cœur va
Occupé de démons

Que fait cette tige
D’or dans ton glacier

Chaque jour va le cœur
Comme il se doit
Comment va l’amour
Comment va

Ma marquise en son sein
Comment va l’assassin
Au matin chers yeux
Toujours les chardons bleus

Cher amour comment va
Comment va

Qui te traverse
En grand silence
Qui va mourant

Qui à ton ventre blanc
Se fait tremblant
Qui sait te jurer
Amour
Ce qui est juste est bon
Qui dans la pluie
Du matin
Epelle ton nom

Cher amour comment va
Comment va

Vais-je en chose aimée
Dans ton cerveau
Qui pour t’arracher
A la terre
Au tombeau

Te courbes-tu encore
Les soirs d’été
Me trouves-tu
Toujours
Aussi peu

Que fait cette tige
d’or dans ton glacier