Archive for the ‘Films’ Category

À peine j’ouvre les yeux…

2016/02/12

« À peine j’ouvre les yeux » est un petit miracle de film. Tunisien. Ce qui n’est pas courant. La vie sous Ben Ali : la police, la dictature. Et la jeunesse qui ose protester, qui ose dire – en chansons – le poids de cette vie dans ce monde coincé, bloqué. Une merveilleuse actrice. Une magnifique musique. Des personnages bien joués. Un rythme, une atmosphère. Un dénouement plus ou moins heureux (jusqu’où sont allées les violences policières ?). Dans une dictature ferme, mais pas trop sanglante quand même. Franchement, après Bourguiba, les Tunisiens se sont faits avoir… Dommage.

C’est un très bon film, plein de fraîcheur, de conflits parents-enfants, de conflits entre la jeunesse qui goûte à la liberté et la tradition – pesante. Dans un monde où les filles souffrent, même si ce n’a rien à voir avec ce que vivent les femmes dans d’autres pays sous dictature musulmane.

J’ai vécu deux ans en Tunisie. J’ai une certaine tendresse pour ce pays. Même si j’ai vécu au sud (Gabès, Téboulbou), bien loin de Tunis. La beauté des paysages, les oliviers, le ciel bleu…

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BanG Gang

2016/01/17

Ce petit film est très intéressant. Déjà, il pétille de la force de ses jeunes interprètes. Bon, le sujet est – a priori – immoral : une bande de lycéens qui se mettent à partouzer comme d’autres vont jouer au tennis. George, Alex, Nikki, Laetitia, Gabriel : 5 jeunes qui se tournent autour, plus plein d’autres. Un très léger soupçon de possible homosexualité. Beaucoup, beaucoup d’hétérosexualité, même si les filles s’embrassent. Et énormément de sexe, jusqu’à l’overdose et le retour aux réalités de la vie. Laetitia est vierge. Gabriel aussi probablement. Quant aux autres, ils semblent avoir déjà beaucoup « vécu » et avoir eu pas mal de partenaires, sauf George peut-être, qui n’est pas un garçon : c’est une fille mince, belle, aux cheveux longs et dorés, et presque sans poitrine. La mer, la liberté (relative), le soleil, la chaleur, du temps libre, un peu d’alcool et de drogue, et un grand espace (une maison avec piscine) sans adultes : tous les ingrédients pour la libération des corps. Qui se libèrent sans retenue. Ces jeunes flirtent, embrassent, et baisent, sans retenue, enivrés par leur liberté et la découverte des plaisirs que leur donne leur jeune corps. Un peu tristement quand même, et avec l’aide de pas mal de bières, de cigarettes, d’herbes moins communes, de quelques lignes blanches, voire même de quelques pilules qui devraient donner encore plus de bonheur mais qui n’y arrivent pas toujours. L’un fournit la maison. L’autre fournit les idées stupides et quelques accessoires hallucinogènes (avec modération). (Presque) tous ces jeunes ont des vies rêvées par des millions de jeunes d’autres pays, ceux où l’on pense d’abord à manger et à survivre. À part l’un d’entre eux, plus mature (avec une voix calme et posé), rendu plus mature par l’interruption de la vie de famille tranquille par la maladie du père : un peu de handicap et de malheur, ça vous calme et vous rappelle à la fragilité de la vie. Lectures, musique : il apprend et il crée (un peu). Et l’amour dans tout ça ? Il n’est pas (pas encore) chez Laetitia, qui joue avec son corps comme elle jouait aux poupées il n’y a pas si longtemps et qui avorte tranquillement. Il n’est pas chez Nikki, qui jouit et sourit de tout. Il est chez Alex, George, et Gabriel. George, une fille qui fait la liste des garçons intéressants, liste qui devient sans doute la liste des garçons avec qui elle couche finalement, longue liste qu’elle barre. Jouir n’est pas tout, s’il n’y a pas le désir, le désir du plaisir mais surtout le désir de l’autre, unique, particulier, qui donne la saveur fondamentale au baiser et au coït. Ce mystère qui fait qu’on est attiré par une autre personne. George est attirée par Alex, qui l’est aussi d’elle sans se l’avouer, mais qui s’est laissé embarquer dans cette histoire de Bang Gang avec les copains et copines, ou qui ne veut pas se laisser aller à des relations amoureuses avec une seule fille : peur de l’amour ? Refus de cette attirance qu’a l’autre envers soi et qu’on ne comprend pas très bien : « mais pourquoi vient-elle vers moi ? je ne comprends pas ! » Et il y a Gabriel, en retrait, parce qu’occupé par de tristes réalités de la vie, vierge sans doute, sans doute un peu plus timide que les autres. Gabriel, que Laetitia et George remarquent. Mais Laetitia glisse sur cette possible amitié ou amour et plonge dans la facilité et les plaisirs des baisers pour jouer et du sexe pour jouir sans trop penser, comme elle plonge dans une baignoire avec déjà deux garçons. Il faut la déception de George face à la non-réciprocité apparente des sentiments d’Alex pour qu’elle puisse remarquer Gabriel et que quelque chose de plus profond naisse entre eux, suite à un regard, un unique regard, dû au hasard. Mais le dépit amoureux pousse aux bêtises. Déjà qu’une partouze (tranquille) à 10 ou 20 partenaires, ce n’est probablement pas très sain, se donner sans compter à tous les mâles présents, ce n’est pas forcément intelligent ni la bonne façon pour se faire bien voir des autres, de celui qui l’attirait surtout mais qu’elle remplace désormais par Gabriel, à qui elle donne son premier plaisir sexuel, même si leur position n’est pas celle que j’aurais personnellement choisie pour une première fois. Et c’est là que la vie réelle resurgit, sous la forme de MSTs (blennorragie, syphilis), d’un début de grossesse, et d’images vidéo qui débordent d’un site Web privé pour apparaître dans YouTube, permettant à l’amoureux qui l’ignore encore de faire le chevalier servant, de dévoiler ses sentiments. La fête est finie. Les parents, l’école, la ville : tout le monde est au courant maintenant de cette bande de jeunes en pleine débauche. Et, que ce soit pour les MST ou la grossesse, une pilule, voire quelques piqures suffisent à tout régler : magie et merveille de ce monde moderne ! Cent ans plus tôt, leur vie aurait été abîmée, cassée, voire détruite. Le film se fait alors moralisateur, un peu. En oubliant de parler des risques de séquelles pour les filles : devenir stérile. Sans parler des troubles psychologiques de devenir le centre des regards d’une ville entière et le centre de la colère de ses parents. Mais la morale a bien évolué : le sexe n’est plus tabou ; finalement, hommes et femmes sont libres de leurs partenaires, tant qu’il y a respect de l’autre. La vie n’est pas simple déjà, avec des parents souvent divorcés, voire des situations en risque de déséquilibre. La fête est finie. L’été, et sa canicule, fait (presque) tout oublier. Le guide des mauvaises idées quitte la maison. Alex va trouver loin de la France un autre environnement. Gabriel et George partent (l’Amérique ?) en amoureux et commencent vraiment à vivre, loin des parents.

Un film intéressant, par la spontanéité des acteurs (et le travail pour rendre tout ça « naturel »). Même si ce genre de chose arrivent en France, ou ailleurs, ce n’est probablement pas courant. Et la réalisatrice n’en a pas rajouté : pas de coups, ni de violence, vols, viols, tournante, exactions, conneries graves, etc. Juste des jeunes (16 – 18 ans) qui se laissent aller à retrouver les instincts sexuels naturels des primates Homo Sapiens Sapiens : nous sommes faits pour le sexe : notre corps est en grande partie construit pour cela, à force de sélection naturelle, à force de promiscuité sexuelle. Restent les MSTs, qui cassent un peu l’ambiance. Finalement, sans les MSTs et sans les risques de grossesse, tout ceci serait (presque !) tout à fait naturel ! Sauf le désir de s’unir à un autre, unique, particulier, désir commun aux deux sexes. Même si, dans nombre de sociétés humaines d’avant, dont il reste quelques exemples encore (Na Xi), les femmes pouvaient être libres et ne pas s’enfermer dans un « couple », mais faire partie d’une communauté (femmes, fratrie) leur donnant l’aide et la sécurité nécessaires pour l’aider à élever des enfants.

Un film qui en rappelle un autre : « Et la tendresse, bordel ! » ! Avec le même « hélicoptère »… symbolique ? 😉

Finalement, ce film est libéré de la morale chrétienne, inexistante ici. Il n’y a que les réalités de la vie : les MSTs, les grossesses, la froideur du sexe pour le sexe, et l’amour – toujours aussi mystérieux – entre deux êtres. Faire l’amour à plusieurs, sans amour, n’est pas « mal ». C’est fun. Mais ça ne suffit pas pour être totalement, véritablement, humain. Le lien, l’attachement, avec un autre, est fondamental, indispensable à nos vies.

 

P.S. : Sur le site d’AlloCiné, on ne donne que l’âge de l’acteur (Finnegan) qui joue Alex (25 ans), pas celui de George (Marilyn), Laetitia (Daisy), et Gabriel (Lorenzo) ; tous français. En fouinant un peu, Daisy a aujourd’hui 22 ans et Marilyn 20 ans. Le film est sorti environ 1 an après son tournage.

Daisy a commencé jeune le cinéma, à 13 ans. C’est la première expérience pour Marilyn. Quant à Lorenzo, il suit le cours Florent ! ce qui explique sans doute sa voix particulièrement calme et particulière. 6 pièces de théâtre et 4 films déjà.

http://www.sortiraparis.com/loisirs/cinema/articles/104238-bang-gang-interview-de-l-actrice-marilyn-lima

http://www.june.fr/bang-gang-marilyn-lima-et-daisy-broom-interview-de-deux-revelations-du-cinema-francais-nos-june-girls-de-la-semaine-a489764.html

http://cheekmagazine.fr/culture/bang-gang-eva-husson-film-sexualite-ados

Hope

2015/10/06

« Hope », c’est un film, qui porte le nom de son personnage principal, jeune Nigériane qui remonte de l’Afrique Noire pour essayer de rejoindre l’Europe. Une migrante, qui fuit… on ne sait pas quoi. La misère ? Une dictature ? Ou bien est-elle mue par l’espoir d’une vie « meilleure ».

Tous les acteurs de ce film (de Boris Lojkine) sont des migrants, qui se sont arrêtés au Maroc, coincés. Certains ont été battus, violées, dévalisés. D’autres ont violé, dévalisé, battu, voire tué, d’autres migrants qui étaient tout à fait semblables à eux.

Ce film est quasi-unique (à part d’autres films sur les migrants mexicains vers les USA) par cela : le film est joué par ceux qui ont vécu les mêmes expériences, ET le scénario a été entièrement refondu après que l’auteur ait parcouru ce même voyage ET les dialogues ont été retravaillés au contact des acteurs, qui disent ce que leur vécu les pousse à dire, plutôt que des paroles plaquées sur leur bouche par un scénariste.

Un film douloureux, prenant.

Nous sommes si bien, en France, dans notre petit nid douillet… Cela durera-t-il longtemps encore ? Ou bien la misère et la souffrance du monde nous retrouveront-elles bientôt ? Car rien n’est acquis.

Aucun de ces « acteurs » n’a pu mettre les pieds en Europe.
« Hope » vit toujours au Maroc.
« Léonard » est reparti chez lui, avec un projet.

Phoenix

2015/03/02

« Phoenix » est un film allemand qui sort actuellement en France. Il a reçu plusieurs prix. Mais, franchement, je suis un peu déçu : c’est assez lent, mou et froid. À moins que le réalisateur ait réussi à recréer l’ambiance de l’époque : une certaine lenteur, une vraie tristesse, et une certaine froideur allemande de l’époque ? Quant à la fin, le passé est mort enfin et Nelly en est libérée et peut choisir librement sa nouvelle vie (seule…), mais… bon… tout ceci est laborieux, je trouve. Ou bien je suis trop en 2015 : trop rapide ? 😉

Birdman !!!!!!!!!!!!!

2015/03/01

« Birdman » !! Un film à voir ! et qui mérite bien ses Oscars.
Il montre notre besoin de reconnaissance, sur différents domaines, notre besoin d’être aimé, et notre désir de faire quelque chose d’important avant de mourir.
C’est aussi un film très vif, surprenant par sa technique, sans temps mort, qui nous emporte. Et les acteurs sont formidables. C’est aussi un film complexe, sans doute à revoir plusieurs fois. Je l’ai vu en VOST et – bien sûr – les sous-titres ne respectent pas toujours les nuances des paroles ; donc il faut essayer de comprendre (putain d’américain !) les paroles.
Oui, un film à voir !!

Finding Vivian Maier

2014/07/03

« À la rencontre de Vivian Maier » me semble être une bien meilleure traduction du titre anglais du film que « À la recherche … ». Car, dans ce film, nous rencontrons vraiment un peu Vivian : non seulement ceux qui l’ont côtoyée – ainsi que l’unique amie qu’elle avait – parlent d’elle, en bien, mais aussi en mal, mais on entend sa voix, particulière, avec un léger accent français qu’elle semblait prendre exprès, et il me semble même qu’il y a quelques images d’elle, filmées par les parents des enfants. Il me semble que c’est son amie qui dit : « So sad, really ». Oui, c’est une histoire triste. Je me souviens de deux phrases d’elle rapportées par des témoins : « I’m a sort of spy », « I told you so ». La première dite à quelqu’un qui l’a prise en stop et à qui, comme à beaucoup d’autres, elle refusait de donner son vrai nom, et la deuxième qu’elle avait l’habitude de dire pour les choses tristes qui arrivaient. Les témoignages sont poignants, et nous la révèlent comme une personne très particulière, ayant des côtés très sombres, très bizarre, secrète, mystérieuse, excentrique. Certains enfants ont de très mauvais souvenirs d’elle, car elle était souvent plus que méchante avec eux : presque sadique. Alors que d’autres enfants ont eu de tels bons souvenirs d’elle qu’ils payaient le loyer du logement dans lequel elle a fini sa vie. Vivian collectionnait les journaux, par mètres cubes, essentiellement ceux parlant de crimes sordides, voire affreux : meurtres, viols, etc. L’une des femmes qu’elle avait gardée enfant a exprimé l’idée que Vivian avait très probablement été malmenée, brutalisée, voire violée. Ses remarques sur les hommes, ainsi qu’un témoignage, le laissent penser. Il y a probablement eu dans sa vie une brisure, une douleur, une souffrance, une cassure, qui l’a poussée à refuser le contact avec les autres, surtout avec les hommes. Alors, face à sa souffrance, peut-être que, au moyen de la photographie, elle cherchait à fixer et créer de la beauté, dont elle avait désespérément besoin ? Une beauté étrange, aux yeux de ceux qui la voyaient faire, comme de photographier les poubelles, ou l’enfant qu’elle gardait alors qu’il a été heurté par une voiture, un chat écrasé et les tripes étalées sur le goudron, etc. Comme aussi de photographier les choses communes, voire vulgaires aux yeux des gens « biens », comme : des personnes qui travaillent dans les champs, des gens blessés ou défigurés ou handicapés, des SDFs qui traînent dans les rues, etc. Les « choses de la vie », de la vraie vie, celles des humbles, comme elle. Bref photographier un peu de la laideur du monde pour en faire des témoignages que sa maîtrise de la photographie a transformés en œuvre magistrale. J’ai versé des larmes pendant le film, ému par son histoire. Cette solitude dans laquelle Vivian s’est enfermée, je la connais un peu, chez ma mère, et personnellement. N’avoir aucune relation avec sa famille. Changer de ville ou de banlieue de grande ville souvent et donc n’avoir quasiment pas d’amis. Mais elle avait la liberté ! Son choix d’être une « nanny » (une nounou) a probablement été motivée par la liberté que ce travail lui donnait : il lui permettait d’être dehors, dans la vie et dans l’action de la ville, l’appareil photo en bandoulière, l’œil aux aguets, prête à fixer un instant particulier sur sa pellicule, d’abord prenant des photos et ensuite s’occupant des enfants qu’elle « gardait », ou – plutôt – qu’elle traînait derrière elle, alors qu’elle marchait vite de ses grandes jambes. Oui, son travail lui permettait juste de « joindre les deux bouts », mais il lui donnait le temps et la matière pour exercer son « art ». Sont art, car les expositions de ses photos dans le monde entier sont un succès : les gens aiment ses photos, car on y voit qu’elle est proche des gens, qui – souvent – la regardent dans les yeux alors que son Rolleiflex, par en-dessous, fixe la scène sans même qu’ils s’en rendent compte, donnant à la photo, prise de bas-en-haut, une force particulière, inusitée. Oui, Viviane Maier était une formidable photographe, certainement un peu folle, conséquence probable d’un traumatisme dans sa vie. Une femme qui a voyagé tout autour du monde (Asie, Proche Orient, Amérique du Sud, etc.), seule, à une époque encore où cela n’était pas sans risques, et qui en a ramené des milliers de photos de grande valeur artistique. Une femme extraordinaire, à qui il aura manqué une rencontre décisive pour l’aider à oser se dévoiler, même sous un faux nom sans doute, comme V. Smith. Oui, cette histoire me touche, me rappelle celle de ma mère, et me rappelle une période récente de ma vie où, moi-aussi victime d’une grande souffrance et d’une dépression, j’ai moi-aussi recherché la beauté (poésie, chant, musique, etc.) pour me sauver, avant de revenir à la photographie, que j’avais aimée jeune, en abandonnant les nombres premiers et le Lucas-Lehmer Test, pour aller vers les autres plutôt que m’enfermer dans une beauté qui ne peut pas se voir facilement et est réservée à quelques personnes dans le monde. À cette époque, où j’étais seul, perdu, j’ai eu la chance de faire quelques rencontres, que j’ai recherchées ardemment contrairement à Vivian (pour autant que nous le sachions), d’autres comme moi souvent perdus et blessés, et avec qui j’ai, pendant quelques temps, fait un bout de chemin, avant de me retrouver seul de nouveau, avant de, peu à peu, retrouver la lumière. Dans ces moments là, certaines personnes prennent une importance extraordinaire : on les pare de toutes les vertus, elles semblent être la clef magique permettant de s’échapper de cette noirceur, qu’elles éclairent d’une lumière particulière et véritable, mais que le besoin intense de créer un lien amplifie et exagère. Il est alors d’autant plus douloureux d’être rejeté par elles sans même avoir eu la possibilité de dévoiler son moi intérieur, caché sous les apparences, sous le masque, ou noirci par le besoin intense de créer des liens et la douleur de ne pas réussir à prendre contact, à nouer un lien fut-il temporaire et lâche. Vivian s’est enfoncée dans sa solitude. Sa seule amie, pendant dix ans, elle l’a perdue de vue. Et lorsque, par hasard, trente ans après, elles se retrouvent, et que Vivian supplie son amie de prendre le temps de parler, alors que celle-ci est pressée de continuer son chemin par ses amis et les enfants qui l’accompagnent, et que son amie s’éloigne, elle perd le dernier lien qui la retenait. Cette amie, dix-sept ans après, devant la caméra, regrette de ne pas avoir pris le temps de lui donner un peu de son temps, de l’avoir laissée, et de l’avoir perdue, définitivement. John Maloof, l’homme qui a permis au monde de découvrir Vivian, n’avait que 25 ans lorsqu’il a ouvert le carton de pellicules qu’il avait acheté aux enchères pour 300$. Certes, ce jeune homme touche le pactole en produisant des livres sur Vivian, des expositions, ce film, sans parler des tirages qu’il vend (cher) sur le Web. Mais son souci de la perfection, son goût prononcé pour l’histoire, sa détermination, et son empathie pour Vivian, ont été essentiels pour que Vivian sorte de l’ombre, alors que les institutions officielles, comme le MOMA, refusent toujours d’accepter l’œuvre de Vivian, sous prétexte que les tirages exposés ne sont pas d’elle ; alors que nombre de photographes célèbres n’étaient pas doués pour tirer leurs photos, ou n’aimaient pas cela, ou n’avaient pas le temps, et le faisait faire par des tireurs professionnels, voire n’avaient jamais développé/tiré les dernières pellicules de leur vie. Ainsi pour Jeanloup Sieff, qui avait détruit au développement les négatifs de sa première mission de reporter photographique et faisait tirer ses photos. Et Vivian n’était pas très douée pour tirer ses photos. Et, exigeante, elle n’était pas satisfaite des tirages faits aux USA, au point d’imaginer faire tirer ses photos en France, dans « son » village. John Maloof, dans ce film, exprime l’ambiguïté de sa situation : révéler au monde une œuvre que son auteur rêvait sans doute de voir révélée, mais qui n’aurait certainement jamais voulu voir associée à son nom. V. Smith, ou V. Mayer, oui. Vivian Maier, non. Dans un sens, il l’a trahie. Dans un autre, il lui donne l’hommage posthume qu’elle mérite. Femme, rare femme photographe, différente, particulière, presque étrangère à son pays (elle est née à New York), son histoire est émouvante, du fait qu’elle photographiait ceux à qui elle craignait de ressembler un jour : misérables, abîmés, seuls, vieux, abandonnés. Elle a mis en photo notre condition humaine, en montrant les côtés brillants et surtout les côtés sombres, voire noirs et sordides, de nos vies. Elle repose en paix là où elle avait semblé être le plus heureuse : dans un coin de nature préservée, mais pas très loin de l’agitation urbaine qu’elle affectionnait pour y capter des étincelles de la vie grouillante où elle aimait se mêler et s’approcher de près, jusqu’à une « certaine » limite. On aimerait qu’elle eut pu faire une rencontre déterminante. On aimerait que quelqu’un, empathique, altruiste, voire amoureux d’elle, malgré tous les efforts de Vivian pour interdire l’entrée dans sa vie privée (« privée de tout » aurait dit Muriel Robin) et pour paraître et être une personne difficile et repoussant toute approche – même amicale, ait pu l’aider à sortir de son enfermement volontaire. Mais cela ne s’est pas fait. Et, si cela avait pu arriver, elle n’aurait plus photographié comme avant peut-être. Qu’importe. Regarder ses photos nous plonge dans le passé et dans l’essence de notre vie : éphémère, vaine, et absurde ; mais unique et formidable malgré tout ! À condition de mieux voir en soi, d’être soi, de se créer soi-même consciemment, libéré de nos souffrances passées et des graines mauvaises qu’elles ont semées en nous, et qu’il faut arracher, patiemment, en nous ouvrant aux autres, dont nous avons désespérément besoin. Libre, mais perdu. La vie de Vivian Maier est celle d’un humble qui a essayé de capter l’essence de nos vies, tout en restant caché. De quoi ?

Shirley : Visions of Reality

2014/07/01

« Shirley« , c’est un drôle de film qui met en images animées les tableaux d’Edward Hopper. Ce n’est pas un film d’action. Non. C’est même sacrément lent. Mais ce n’est pas un problème, à condition de s’y être attendu.
Le film est basé sur la vie de Hopper : il a vécu et aimé la France, il parlait français et pouvait citer du Verlaine, il a vécu dans les villes indiquées, il avait une maison à Cape Cod, etc. Mais le scénario du film ne met pas en images la vie de Hopper. La femme qu’on voit, Shirley, n’est pas l’épouse de Hopper. Celle-ci posait pour lui, mais Wikipedia dit qu’il était malheureux avec elle… Sans doute la raison expliquant la tristesse qui transparaît dans le film. Avant de voir le film, je recommande de réviser les tableaux de Hopper, afin de savoir à quel instant le tableau est « représenté » exactement. Pour ma part, je n’ai pas eu l’idée, ni le temps, de le faire. Shirley est une actrice, et l’on suit une partie de sa vie. J’imagine que les dates indiquées entre les séquences correspondent à l’époque où chacun des tableaux fut peint. À vérifier. Il se dégage une atmosphère de ce film, lente, douce, avec un personnage qui se cherche, qui change de lieu et de vie, et que l’on voit « au naturel », c’est-à-dire souvent déshabillée voire nue, puisque c’est le mois d’août, et qu’il fait chaud. Les quelques personnages secondaires sont inspirés de pièces, me semble-t-il, comme « The skin of our teeth », citation de la Bible. On retrouve une partie des remous du monde qui ont accompagné la vie de Hopper. Et la reproduction des tableaux est superbe. Une idée très originale, dont il ne faut pas attendre des merveilles, mais qui permet de baigner un peu dans l’atmosphère de Hopper et pousse à mieux le connaître.
Un film à aller voir en ce moment. À 3€50 la place, c’est idéal pour se rafraîchir les idées et oublier la coupe du Monde de … 😉

À la recherche de Vivian Maier

2014/06/29

Ce mercredi sort en salles un film sur Vivian Maier : « À la recherche de Vivian Maier ». C’est l’occasion de mieux connaître encore cette femme extraordinaire, obstinée, sauvage, indépendante, et passionnée par la photographie. Elle a passé sa vie à photographier. Et, à force, pour elle, l’acte de photographier est devenu essentiel à sa vie puisque, alors qu’elle ne pouvait plus tirer ou faire tirer ses photographies, voire même faire développer ses films, par manque d’argent, elle continuait à photographier, stockant ses films exposés mais non révélés. Elle photographiait soit les enfants qu’elle gardait, et leur famille parfois, soit ses reflets ou ses ombres, soit des inconnus dans la rue, soit des instants de vie de grandes villes, la vie des plus pauvres et des plus instables de sa ville le plus souvent, dont elle se sentait probablement proche. Elle aurait capturé plus de 120.000 images, dont une faible partie seulement a été dévoilée, soit dans la presse, soit dans les trois livres à elle consacrés et que j’ai pu lire, soit par les expositions qui lui sont consacrées dans le monde entier, comme celle que j’ai vue à Tours, en annexe du « Jeu de Paume ». Ce film « À la recherche de Vivian Maier » semble différent de celui qui était diffusé à Tours. Car plusieurs personnes ont récupéré son œuvre et, tout en la diffusant et la révélant au monde (au moyen de livres, de films, et de tirages de ses négatifs), s’en enrichissent, alors qu’elle est morte, quasiment seule, pauvre. L’œuvre photographique de cette femme, solitaire, nous touche, parce qu’elle a su capturer des moments émouvants – avec souvent un peu d’humour – d’une maintenant déjà lointaine période de la société Étatsunienne, ou parce qu’elle révèle une réalité cachée d’une Amérique des USA aveugle à certaines choses, comme la misère. Son origine et la culture étrangère (française) de sa famille, et des années de jeunesse dans un village perdu des Alpes, y sont probablement pour quelque chose, lui donnant un regard neuf et distancié sur les grandes villes américaines, le regard de celui qui ne fait pas vraiment partie du monde dans lequel il vit et qu’il observe, étranger à jamais. Ainsi que les possibles influences qu’elle a reçues, de femmes solitaires et indépendantes comme elle, et d’une photographe, qui a vécu un temps avec sa mère, réputée et connue pendant un temps, avant de sombrer dans la folie. Vivian Maier s’est aussi trouvée sur le chemin de Salvador Dalí, à proximité du MOMA, qu’elle devait sans doute visiter régulièrement, et elle l’a fixé sur pellicule, son regard et sa moustache étonnés. Cette femme a, toute seule, fait un tour du monde, essentiellement en Asie, mais aussi en France et aux USA, en Égypte aussi si je me souviens bien. Elle a transmuté un héritage français, qui aurait pu lui permettre de vivre avec moins de soucis matériels (comme pouvoir sauvegarder ses écrits – perdus – ou ses livres, et ses photos) en voyages et en négatifs. Elle semble avoir consacré l’essentiel de ses faibles revenus à la photographie, tout au long de sa vie. Sans jamais tenter (pour autant que nous puissions le savoir) d’exposer ses photographies, de les révéler. Certes, une partie de l’intérêt que nous portons à ses photographies est liée à son histoire émouvante, et au fait qu’elles montrent un monde aujourd’hui disparu, mais l’essentiel vient de son art, de sa capacité à capturer des moments particuliers – essentiellement dans la rue – qui sortent de l’ordinaire et qui les rendent iconiques. La photographie de rue est très exigeante : on dépend du hasard, et il faut lui consacrer de longues heures, à traîner dans les rues, à observer les autres ; elle force aussi à ouvrir les yeux, à voir les choses et les gens autrement. C’est une sorte de chasse au trésor, prenante et souvent décevante. Le métier de Vivian lui permettait, en promenant les enfants qu’elle gardait, de passer de longues heures dehors, dans la vie grouillante des grandes villes (New-York et Chicago), alors que nos métiers nous enferment souvent dans des bureaux éloignés du cœur de la vie urbaine. Et, le soir, souvent elle ressortait errer dans les rues, des rues souvent malfamées. Ce qui est émouvant dans cette femme, ce sont ses autoportraits où elle montre un visage fermé, sévère, alors que – bien sûr – elle devait aussi sourire et rire, même si les témoignages des personnes dont elle s’occupait enfants montrent combien elle tenait à garder une certaine distance. Elle fut d’abord « Mary Poppins » avant de devenir distante et froide. Ce qui est émouvant dans cette femme, c’est son obstination, son besoin, de photographier, à accumuler des photographies. Sans doute qu’elle vivait plus fort lorsque, derrière son Rolleiflex, elle chassait des images éphémères à fixer sur pellicule. Ce qui est émouvant chez Vivian, c’est sa solitude, tout au long de sa vie, son incapacité ou son refus d’établir des relations avec les autres, ne serait-ce qu’avec le gérant du labo-photo où elle faisait développer ses photos. Elle était sauvage. Ou elle avait hérité cela de sa mère : le besoin de se débrouiller seule, sans attendre d’aide des autres. Ce qui est émouvant chez Vivian, c’est qu’elle n’aura jamais vu ses photographies accrochées aux murs d’une exposition. Bien sûr, le fait d’être reconnue – enfin – l’aurait changée, et sans doute elle ne voulait pas, ou ne pouvait pas, quitter le monde auquel il lui semblait appartenir, celui des humbles, et sans savoir vraiment quelle était sa culture, rejetée en France parce que bizarre et à l’accent étranger, et mal acceptée aux USA, parce que bizarre, renfermée, mystérieuse, ne parlant pas de sa vie. Elle s’était enfermée dans sa solitude. Ainsi, certains de ses employeurs (elle vivait chez eux) ne savaient pas qu’elle avait fait le tour du monde, ou qu’elle faisait de la photographie. Vivian Maier est émouvante, mais l’essentiel tient dans la qualité de ses photos : le choix de l’instant, la recherche des lieux où il se passe « quelque chose », ses cadrages, ses jeux avec les ombres et les miroirs, voir ce que les autres ne voient pas, l’intérêt porté aux plus humbles, aux plus pauvres. Son œuvre est unique, même transposée à notre époque, car nul ne pourra jamais consacrer autant de temps et d’années à chasser les photographies de rue sans jamais les exposer voire même jamais les montrer à quelqu’un. Il est triste aussi que personne n’ait pu l’aider, ou qu’elle ait refusé l’aide des autres, au-delà d’un maximum qu’elle imposait. Je suis impatient d’aller voir ce film, pour mieux la connaître. Mais je suis triste aussi. Elle n’a pas eu d’enfants. Pour autant qu’on sache, elle ne s’est jamais liée avec un homme, ou avec une femme. Elle aura eu une vie solitaire, une longue vie solitaire finissant sordidement, interrompue par une glissade en hiver. À quelques mois près, elle aurait pu voir son œuvre révélée au monde. Mais il n’est pas certain que cela l’aurait réjouie… Au contraire, elle aurait probablement été folle de rage de voir des étrangers mettre la main sur ses affaires, sur ses négatifs. Elle voulait rester cachée. Par peur ? par précaution ? par habitude ou tradition familiale ? par désespoir ? par renoncement ? Nous ne le saurons jamais. Seules restent ses photographies. J’ai pu en voir 120 à Tours, tirages récents de ses négatifs, choisis par d’autres yeux que les siens, un millième de son travail. Sans doute qu’elle avait d’autres préférences, qu’elle n’aurait pas exposé les mêmes photos si l’opportunité lui avait été donnée, à supposer qu’elle eusse jamais accepté de les montrer. Si son but n’était pas de montrer ses photographies aux autres, c’est probablement parce que seul l’instant du « déclic » importait pour elle, avec la satisfaction de savoir que, quelque part dans ses malles, étaient stockées les images les plus importantes de sa vie. Forcément, puisque, dès que seule avec les enfants qu’elle gardait, ou seule après son travail, elle semble avoir toujours emporté son appareil avec elle. Et, à ces époques « argentiques » où chaque déclic a un coût, à ces époques où le film 120 de son Rolleiflex n’avait que 12 pauses de 56mmx56mm, et en voyant les images prises dans une journée sur le rouleau d’un de ses négatifs, on voit la capacité qu’elle avait développée à prendre la photo « juste », très proche physiquement du sujet, avec économie mais avec promptitude dans le choix de l’instant décisif, au lieu de la multiplication des « déclics » virtuels de notre époque actuelle. D’autres photographes, professionnels ceux-là, ont aussi dans les mêmes époques pris des photos de rues, dans des grandes villes, mais en marge de leur vraie vie de photographe, et souvent avec des thèmes explicites. Je pratique aussi la photo de rue et je marche des heures dans des villes inconnues et grouillantes de vie pour donner un coup de pouce au hasard et croiser des moments uniques ; ce qui arrive, parfois, mais si rarement. Mais, pour atteindre la quantité et la qualité des photos de Vivian, il me faudrait y consacrer bien plus de temps, et arpenter les rues de grandes villes ou de villes où la modernité n’est pas encore tout à fait arrivée : Lyon, Paris, Londres, New-York, Munich, capitales d’Europe de l’Est ou du Sud. La pauvreté, l’usure des lieux, la vie imprégnée et suintante dans les lieux, sont très photogéniques. La tristesse de nos vies modernes, O.S. modernes trimant devant un écran, un clavier, et une souris, n’est pas vraiment photogénique, à l’opposé de cette foule travailleuse et multiple que Vivian rencontrait lors de ses pérégrinations. Les maisons et appartements, aux murs et fenêtres fraîchement refaits, ne sont pas vraiment photogéniques, contrairement aux vieux bâtiments usés, fatigués, différents de l’esthétique actuelle, de l’époque de Vivian. La nostalgie du passé rend toute photo du passé plus belle que celles de notre présent qui, pourtant elles-aussi un jour, rappelleront des temps révolus à nos enfants et petits-enfants. L’utilisation d’un boîtier 6×6, avec double objectif et visée par le dessus, offre aussi au photographe un camouflage, lui permettant de cadrer et de saisir, sans être vu, ou presque, en tout cas bien moins décelable, l’appareil posé sur le ventre, qu’un reflex plaqué sur le visage. Pour atteindre la vérité des photographies de Vivian Maier, il me faudrait accepter la solitude, comme elle, chérir cette souffrance d’être seul, sans amis ou presque, être heureux de l’éloignement de mes enfants (9 heures de route, 13 heures d’avion), dire – comme elle l’a fait en demandant un passeport – que mes parents sont morts, alors qu’il me faut m’occuper de ma mère, qui ne sait plus qui je suis ni où elle vit. Pour faire une « œuvre », ou tout du moins faire des photos « remarquables », en bref : pour être un « artiste », faut-il souffrir ? faut-il s’isoler du monde et l’observer ? Vivian a hérité du goût de la solitude, et elle semble avoir toujours paru « bizarre », étrangère, mystérieuse, aux yeux des autres, par choix peut-être, par timidité peut-être, ou tout simplement comme un moyen de se protéger d’autres souffrances : garder les enfants des autres et ne jamais craindre le malheur, voire la mort, de ses propres enfants ; observer la vie des autres et leurs difficultés, et ne jamais craindre les cris, les coups peut-être, les ruptures d’avec un compagnon. Nous ne saurons jamais. Si ses photos ont été sauvées, ainsi qu’une certaine partie des livres qu’elle chérissait, ses écrits personnels ont été jetés, lors de la saisie de ses biens parce qu’elle n’en réglait plus le gardiennage. Il en est pareil pour beaucoup d’entre nous : nous notons nos pensées, nos réflexions, les moments importants de nos vies, dans des cahiers ; et, lorsque nous les retrouvons, nous redécouvrons ému celui que nous étions à cette époque-là, et que nous ne sommes plus. Sans doute que Vivian aurait été ulcérée que quelqu’un mette le nez dans ses cahiers, où peut-être elle y abandonnait sa douleur de vivre, ses espoirs, ses rêves, ses déceptions, ses sacrifices, ses colères, ses souffrances, etc. ; comme le faisait ma mère, de 3 ans l’aînée de Vivian, et pour qui la lecture des cahiers de sa jeunesse m’a permis de comprendre les raisons de sa solitude et de sa dépression, et de comprendre comment l’époque pouvait si durement frapper et blesser, pour toute une vie, me permettant de la voir « autrement » ; en connaissant les autres, en connaissant les blessures secrètes des autres, on les comprend mieux et, comme nous tous souffrons, nous nous connaissons mieux. Mieux connaître la vie de Vivian nous aiderait à mieux comprendre le choix des lieux et des personnes qu’elle a prises en photo, cela éclairerait son « œuvre », unique à jamais. Car, à une époque où tout le monde, dès qu’il a pris une (souvent mauvaise) photo de soi ou d’un lieu, ne peut s’empêcher de la montrer à la planète entière (qui s’en fout, trop occupée à faire de même), qui voudrait garder par devers soi les photographies de ce qui pourrait être, quarante voire soixante ans plus tard, une « œuvre » ? Surtout avec des technologies qui changent sans cesse et dont les supports ne sont pas pérennes et qui, dans quelques dizaines d’années, rendront probablement impossible la découverte de « trésors » photographiques sur de vieux disques durs rouillés, ou sans les pilotes pour les faire démarrer, ou sur de vieux CDs usés et illisibles. Sans parler d’une bien possible régression générale de notre civilisation technique et matérialiste qui nous ramènera (enfin) à l’essentiel : survivre. Alors, à chacun de suivre sa voie, sans vouloir emprunter artificiellement d’autres chemins qui ne sont pas pour nous. Mais connaître la vie de ceux qui ont emprunté d’autres chemins que nous nous aident à faire nos choix, inconsciemment, et à suivre « notre » chemin, celui que nous inventons chaque jour, mélange de choix dits raisonnables et sociaux et de choix déraisonnables et solitaires. Bref, voir la beauté des photographies de Vivian m’enrichit, par la qualité artistique de son travail et par sa vie émouvante ; mais je ne saurais pas faire de même, et notre époque n’a plus rien à voir avec la sienne, et ma voie est autre, comme pour chacun d’entre nous. Simplement, la beauté est multiple. Et, dans cette époque martyrisée par de nombreux artistes dit « contemporains », plus souvent « comptant pour rien », il est bien difficile de savoir ce qui est « beau », puisque la beauté que nous ressentons n’est que la traduction de toute notre vie, de ce que nous avons vécu et vu (et trouvé « beau », parfois sous influence). Nous devons constamment à la fois regarder ce que nos prédécesseurs ont fait, pour s’en inspirer et pour comprendre d’où nous naît ce sentiment de beauté quand nous regardons certaines de leurs photos, et nous en détacher pour oser d’autres choses : créer encore, faire du neuf. Simplement, pour la trouver belle, il faut qu’une photo, ou toute autre sorte d’« œuvre » artistique, nous touche, nous émeuve, nous interpelle, au premier regard, ou après un long regard ou plusieurs regards séparés dans le temps, au lieu d’avoir besoin de lire la notice explicative (justificative !) pour comprendre ce que l’auteur a voulu dire (à condition aussi de posséder l’ensemble des clefs nécessaires pour la compréhension de l’œuvre, c’est-à-dire une « culture »), à supposer que ce ne soit pas de l’ « enfumage » : cet exercice à la mode qui consiste à rejeter le passé pour… pour quelque chose qui n’a jamais été déjà fait, c’est vrai, mais dont – le plus souvent – on se serait bien passé et qui aura bien vite disparu des mémoires. D’autre part, notre époque est propice à la révélation de nouveaux talents. Pour celui a du talent et qui ose, il est facile de montrer son travail aux autres et de savoir s’il plaît, ou pas. Quant à savoir si ses « œuvres » dureront dans le temps et seront toujours appréciées plus tard, dans une ou plusieurs dizaines d’années, rien ne nous permet de le savoir. Là-aussi, dans l’art comme dans la Nature, c’est la loi de la jungle, la sélection naturelle triera le bon grain de l’ivraie.
Enfin, que se serait-il passé si les découvreurs des trésors des malles de Vivian n’en avaient pas compris la valeur potentielle, s’ils n’avaient pas eu la patience de regarder tous ces négatifs, s’ils n’avaient pas – d’une façon ou d’une autre – eu un sens esthétique et historique (en plus d’un sens aiguisé des affaires) ? Que se serait-il passé si les malles de Vivian avaient été jetées dans une décharge ? Pas grand-chose… Juste un peu moins de beauté et de mystère dans ce monde, un peu moins de livres de photographie achetés et vendus, un peu moins de fureur autour d’un événement unique qui cache peut-être d’autres artistes, dont les photographies ont peut-être été refusées par des éditeurs pensant que le marché de la photographie est actuellement saturé (Vivian Maier et Sébastiao Salgado (« Genesis ») la même année : c’est trop !). Un peu comme si n’avait pas été découverts récemment en France un temple romain ou la sépulture d’un notable gaulois, inviolés. Sans non plus l’importance de la destruction et du pillage des trésors de Syrie en ce moment, d’Angkor il n’y pas si longtemps. Sans l’importance encore plus fondamentale de la destruction de notre Terre, baleines chassées par le Japon « pour la science », fleuves barrés tuant les dauphins d’eau douce en Chine, plantation de palmiers à huile en Indonésie et Malaisie afin de préserver la recette originale du Nutella, plastiques jetés à tout-va partout dans le monde et étouffant la faune marine, forêts primaires rasées pour planter du soja destiné à fabriquer de l’essence « bio », réouverture de vieilles et très polluantes mines et usines de production de courant électrique à base de charbon pour alimenter en courant électrique nos futures voitures « propres et bios », dénaturation des dernières sociétés humaines originelles comme le peuple Zo’é en Amazonie sauvé in-extremis et qu’a magnifiquement photographié Salgado, chasse des derniers tigres pour leur fourrure et des éléphants pour leur ivoire, destruction des forêts où survivent nos derniers « cousins » les chimpanzés Pan et les Bonobos, et les Gorilles, etc. Bref, il y a mille et une autre choses plus importantes que Vivian Maier. Mais apprécier la beauté, quelle que soit sa nature, nous aide à aimer la beauté en général, dont celle – essentielle – de la Nature qui nous a permis d’évoluer et de faire la différence entre un selfie des joueurs de l’équipe de France au Mondial de foot et une photographie iconique.

Black Coal

2014/06/19

Rare film chinois qui ne parle pas d’art martiaux, ni du « glorieux passé » chinois, et qui en plus a eu l’ours d’or du meilleur film et l’ours d’argent du meilleur acteur à Berlin cette année, le film « Black coal » devait forcément être intéressant. Il le fut. Mais pas vraiment un film parfait à mon avis. En effet, il m’a semblé que, de temps en temps, on sentait que c’était joué, en particulier pour les collègues policiers du personnage principal. Et je n’ai pas aimé la fin.
(Attention, je divulgue plein de choses ci-dessous)
Mais, bon, il est étrange que la censure chinoise ait laissé sortir ce film… Car ce qu’il montre, c’est rien de moins que les bas-fonds de la Chine et l’impact sur le peuple d’en-bas du pouvoir que prennent ceux qui se sont enrichis. C’est donc un film critique de ce qu’est devenu la Chine : un monde à plusieurs vitesses, où chacun essaye de grimper, en écrasant les autres. D’autre part, à part le policier qui meurt de son humanité, tous les personnages sont des paumés. Et le « héros », Zhang, au lieu de trouver en la femme, Wu, une possibilité de trouver ce qui lui manque : de l’amour, l’utilise pour essayer d’être réhabilité. D’autre part, ce « héros » est un macho fini qui ne voit en les femmes qu’un corps à utiliser pour soulager ses besoins sexuels. Le film critique ainsi un monde où l’homme écrase encore la femme, même si, en Asie, j’ai l’impression que c’est moins dur qu’ailleurs, que dans les pays musulmans par exemple. Le découpeur d’hommes, celui que la police recherche et abat, n’a fait que venger sa femme, qui s’est défendue de son maître-chanteur, avant d’enfermer celle-ci dans ses filets, l’empêchant de se reconstruire avec d’autres hommes. En plus, l’action étant filmé essentiellement en hiver, la nuit, cela donne l’envie de ne JAMAIS aller en Chine, tellement c’est glacial, insupportable.
Enfin, du fait que les expressions du visage des Asiatiques sont légèrement différentes de celles que nous Occidentaux utilisons, du fait que nous méconnaissons la culture chinoise et asiatique et les significations de tel expression ou geste ou soupir, et du fait que le film est sous-titré et qu’il manque sûrement plein de détails, le public non-chinois perd sûrement des pistes pour en comprendre ses subtilités. Tradutore, traditore.

Néanmoins, en conclusion, ce film est une ouverture pour comprendre la Chine réelle, et une dénonciation de ce qu’elle est devenue : sale, triste, avec certains qui écrasent les autres, et toujours la surveillance étatique de ceux qui pourraient se révolter ou qui ne sont pas comme les autres.

Bref : un film à voir !

Ida

2014/02/17

Je viens juste de voir ce film polonais, en Noir & Blanc, en format presque carré. Un bon film. Mais pas à la hauteur de mes espérances quand même. Mais il faut le voir quand même !

P.S. : Le cinéaste a pris un parti-pris particulier pour le cadrage : souvent, les personnages sont dans un coin, ou en bas, voire même en partie coupés, laissant beaucoup de place à autre chose : paysage, mur, etc. C’est systématique. Et, si cela apporte quelque chose de nouveau, par rapport à un cadrage « classique », cela enlève aussi de la force : un regard « parfaitement » cadré (c’est-à-dire : centré, avec un peu d’espace autour, ou ne montrant qu’une partie du visage (yeux et bouche)), cela donne de la force à l’image. Pourquoi ce choix ? Peut-être pour enlever du classicisme ? pour faire plus « débutant » ? avec un lien avec la période noire montrée (années 60) ? Je ne sais pas…

(Attention ! Ci-après, je dévoile des parties du film ! À lire après l’avoir vu !)

« Ida » montre les quatre maux de la Pologne à cette époque : l’anti-sémitisme, le communisme, l’alcool, et le catholicisme.
Laissons les trois premiers, et intéressons-nous seulement au troisième, dont vous avez sans doute loupé les ravages sur Ida. Ida est une jeune femme n’ayant pratiquement connu que le monde des bonnes soeurs : elle a subi un complet lavage de cerveau. Elle pose sur le monde un regard calme, mais vide. À un moment, quelqu’un lui demande : « À quoi penses-tu ? » et sa réponse : « Je ne pense pas » montre le vide régnant dans son cerveau. Au lieu de profiter de l’occasion (le maigre héritage de sa tante) pour se libérer de l’emprise des bonnes soeurs (comme celle qui, lors des voeux d’une coreligionnaire d’Ida, pose sa main droite sur l’épaule de la jeune fille au moment de dire ses voeux), elle n’a qu’une idée : tout essayer de la vie afin que devenir une nonne soit un vrai sacrifice. Donc : elle fume, elle boit, elle danse, elle s’habille comme une femme, et elle couche. Et, dans ces quelques jours, alors qu’elle ne fait que mimer la vie réelle, elle croit avoir connu la vie… à laquelle elle renonce, comme le petit robot décérébré que les nonnes ont fait d’elle. Cet amant, manifestement, ne la fait pas jouir suffisamment pour que cela retourne ses sens et la trouble vraiment. Normal ! 18 ans de jeunesse sans avoir le droit de se toucher ni de se masturber : les connexions neuronales entre son sexe et son cerveau sont minimales : il lui manque toute une auto-éducation au plaisir ! Et cet amant, certainement, n’a pas dû consacrer plus de quelques minutes aux préliminaires. Bref, Ida n’a rien connu de l’ivresse véritable du plaisir du sexe. Pauvre gamine… 😉 Le visage d’Ida lorsque son amant est couché sur elle est calme : elle ne ressent rien : elle s’est coupée de son corps. Dommage… car elle est si belle. Et Dieu n’existe pas. Elle s’en rendra compte trop tard… une fois devenue vieille.

C’est d’ailleurs un film à rapprocher de « Philoména », où le personnage principal déclare que, à 18 ans, lorsqu’un beau garçon lui fait découvrir les plaisirs de la chair (et l’engrosse…), elle ignorait avoir un clitoris ! La salope de bonne soeur, qui l’a empêchée de retrouver son fils, parle aussi de ce sacrifice de la chair : elle est vierge !

Mais que de victimes du Catholicisme ont gâché leur vie véritable… Celle de primates faits pour le sexe et l’amour !

Allez, un peu d’espoir : le nombre de croyants baisse en Angleterre ! Et des « églises » d’athées ouvrent de ci de là ! 🙂

Bon : allez voir « Ida » quand même : c’est édifiant, comme une image pieuse, à propos de la connerie humaine de ces années d’après-guerre.

P.S. : « Ida » pose donc la question du « libre-arbitre » : son « choix » de devenir nonne n’est que la conséquence d’une manipulation psychique classique : le lavage de cerveau. Son esprit est amputé d’une partie importante : le monde réel. En plus, ce qu’elle a découvert de son passé et ce qu’elle a vu des hommes ne peut que la conforter dans la beauté d’une vie consacrée à Dieu : une vie bien tranquille où son mutisme sera parfaitement à l’aise. Bref : la religion, ça rend con.