Le cerveau en vacances. Et quelques petites pensées de ce matin

« Le cerveau en vacances », c’est le titre du numéro de l’été de « Cerveau & Psycho ».
L’exposé qu’ils y font du fonctionnement du cerveau au travail et en vacances est très éclairant et me permet de rapprocher diverses informations scientifiques glanées de-ci de-là et que je vais essayer de résumer. Plus quelques réflexions.

Le travail nous impose une activité psychique particulière, surtout pour ceux qui travaillent en bureau, avec de nombreux objectifs et plein de choses à faire en parallèle et plein de dead-lines à respecter et à avoir donc en tête. Le travail active particulièrement certaines zones du cerveau (insula, amygdale, cortex cingulaire antérieur, cortex préfontal) qui consomment en quantité des neuro-transmetteurs (dopamine et autres). La fatigue ressentie en fin de journée, ou en fin de semaine, et surtout au bout de mois de travail sans « vraies » vacances, est la traduction d’une baisse de disponibilité de ces neuro-transmetteurs ainsi qu’un déséquilibre de distribution de ces mêmes neuro-transmetteurs. La consommation effrénée de ces neuro-transmetteurs par une partie de notre cerveau doit aussi « assécher » les autres parties de notre cerveau, les affamant, les empêchant de fonctionner « normalement ».

Au repos, par contre, notre cerveau active d’autres zones cérébrales (cortex préfontal dorso-médian, précunéus, cortex cingulaire postérieur, lobe temporal médian (hippocampe, etc), sillon temporal supérieur, gyrus temporal moyen) qui constituent un réseau dit « par défaut ». Cela a beaucoup surpris les chercheurs : quand on ne fait rien, quand on ne pense à rien de particulier, notre cerveau n’est pas à l’arrêt. Au contraire, il bouillonne ! Ne penser à rien montre un cerveau bien plus actif que si nous essayons de résoudre un petit problème.

En fait, lorsque nous ne sommes pas focalisés par une activité requérant notre concentration, notre cerveau est toujours très actif, mais autrement : il se met alors à brasser toutes sortes d’informations du passé, à penser au futur, à divaguer, avec le risque de se mettre à ruminer des pensées pénibles voire douloureuses. Ne rien faire du tout n’est pas bon pour le moral. Le mieux est d’occuper (raisonnablement) son cerveau, mais d’une façon différente de celle du bureau. Et faire fonctionner son corps aussi ! Au lieu d’avoir de multiples activités en parallèle et d’être préoccupé par de nombreuses choses dont nous sommes responsables et dont nous devons rendre des comptes et dans des délais définitivement définis, le cerveau en vacances se sent bien s’il est occupé par … une seule chose (simple) à la fois : le « hic et nunc » (ici et maintenant) des Romains. Cette focalisation réduite évite de trop penser à tout ce qui nous préoccupe et nous fait peut-être souffrir, sans rentrer dans la folie d’une journée de travail où nous courrons après le temps et pensons en parallèle à de multiples choses. En vacances, pas de contraintes, ni de choses à faire (DEVANT être faites), ni de temps défini et fini pour le faire. Plutôt : avoir une liste de choses possibles et sympas à faire et, si on ne les fait pas toutes ni complètement, ce n’est pas grave, c’est normal. Le « plus » est l’ennemi du « bien ». Au travail, limiter la dispersion et le travail en parallèle sur différents dossiers : une chose à la fois, autant que possible.

Face à des souvenirs pénibles et douloureux, il est donc tentant de se jeter à corps perdu dans le travail : celui-ci nous garantit d’être pleinement occupé mentalement pendant des heures, rendant impossible les pensées personnelles et nous protégeant des ruminations douloureuses. Mais cela ne résout pas ces pensées pénibles, qui resurgissent dès qu’on se relâche. Face à cela, il y a 3 solutions : 1) ne penser à RIEN !, 2) méditer, c’est-à-dire : laisser émerger ses pensées mais sans s’en saisir, 3) explorer ces pensées douloureuses dans un contexte thérapeutique.

1) Ne penser à RIEN ! Ce n’est pas possible !! Nous ne pouvons pas faire taire nos pensées. Mieux, il ne faut pas les faire taire, car la blessure, toujours là en nous, ne peut plus cicatriser alors. D’autre part, nous sommes faits pour vivre avec les autres et, pour ne penser à rien, il faudrait pouvoir s’isoler, ce qui est opposé à notre nature de primate social. Un philosophe (Montaigne ou Pascal ?) a dit que « tout le malheur des hommes vient du fait qu’il leur est impossible de rester tranquille en une chambre » : c’est stupide, car nous sommes faits pour être avec les autres, nous avons besoin des autres, même si leur façon de penser, de dire et d’agir est parfois/souvent en contradiction avec notre propre façon d’être et de voir le monde et que cela peut être pour nous une souffrance (« L’enfer, c’est les autres », disait cet abruti de Sartre qui, pour une fois, avait raison).

2) Méditer. Méditer est très à la mode aujourd’hui, en complément du yoga qui permet de calmer son cerveau par le retour sur ses fonctions corporelles premières (souffle). Il y a diverses formes de méditation. En gros, il s’agit de rester calme, mais bien éveillé, et d’observer ses pensées, sans les empêcher de naître, mais sans les « attraper », ni les juger. Observer. Et je pense qu’alors on observe l’activité de ce « réseau par défaut » que les chercheurs voient par IRM. La méditation permet de prendre conscience de ses pensées (de ce qui nous préoccupe et nous trouble) et de s’habituer à ne pas « saisir » ces pensées, c’est-à-dire : les laisser naître, les regarder froidement, et les laisser s’évaporer, remplacées par d’autres pensées qui vont surgir rapidement, comme des bulles qui naissent d’un marais, montent à la surface, puis éclatent, sans cesse. Et il ne faut pas juger ses pensées et ne pas laisser ses émotions s’activer face à ces pensées qui, souvent, sont des souvenirs douloureux, des préoccupations face au futur, ou – tout simplement – le fait qu’on a oublié ce matin d’acheter le pain et qu’il faudra le faire, sinon… 😉 Ou, plutôt que ne pas laisser ses émotions se réveiller, il faut les avoir sous son contrôle et penser aux causes de ces émotions, à leurs origines, se rendre compte de l’origine de nos souffrances et devenir (un peu) moins sensibles envers elles. La connaissance du monde, et de nous-même, nous permet de comprendre que nous sommes les marionnettes de nombre de mécanismes psychiques hérités (nos gènes, notre enfance) sur lesquels nous n’avons pas beaucoup de prise et dont nous ne sommes donc pas entièrement responsables ; même s’il nous est tout de même possible de changer nos habitudes et notre façon de penser et voir le monde, avec du travail (TCC). La souffrance (physique ou psychique) est un mécanisme créé par l’évolution pour prendre soin de notre corps et de ceux avec qui nous vivons (et sans qui nous ne pouvons pas vivre). Cela fait notre humanité, notre condition humaine : la souffrance fait partie intégrante de nos vies ; ne jamais souffrir nous rendrait inhumain. Il faut donc accepter la souffrance, mais chercher à la réduire. Le bouddhisme tend surtout à l’acceptation de la souffrance, renonçant à la réduire activement, ou à ne rien faire du tout pour ne pas souffrir (être moine, c’est facile ! Pas de femme, pas d’enfant, pas de « vrai » travail ni responsabilités). Il faudrait sans doute atteindre un équilibre entre les deux. On peut aussi méditer en marchant, comme je le fais, seul, et concentré dans chacun de mes pas dans la montée dans les cailloux et entouré par la Nature. Reconnecter son corps à son cerveau est un moyen pour ré-alimenter en neuro-transmetteurs notre cerveau profond, animal.

3) Nous avons tous des pensées douloureuses : regret de « mauvais » choix dans le passé, douleur face à des événements traumatisants du passé, angoisse face au futur, mal-être, etc. Ces pensées sont reliées par des neurones à notre centre des émotions : se remémorer certains moments de sa vie réactive l’émotion douloureuse qu’on a ressenti à l’époque (voire des moments heureux, comme la madeleine de Proust (le goût de la madeleine trempée dans le thé plutôt que sa vue)). Éviter de penser à son passé, à ces moments douloureux, ne résout rien : les connexions neuronales sont toujours là. Penser seul à ces moments douloureux ne fait que réactiver la douleur sans la réduire. Une solution consiste à repenser à ces moments douloureux, ou à ses angoisses, dans un cadre thérapeutique, avec le soutien et l’aide d’un thérapeute en qui on a confiance, qui comprend les mécanismes à l’oeuvre en nous, qui exprime de l’empathie envers nous, et qui peut nous aider à mettre des mots sur ce que nous ne comprenons pas ou ne réussissons pas exprimer en-dehors de son cabinet. Mais, surtout, le thérapeute nous permet de nous laisser aller à pleurer et à exprimer notre douleur face à ces moments douloureux du passé. Grâce à une présence humaine empathique, et avec le temps qui émousse les douleurs, l’expression de notre douleur nous en libère peu à peu, défaisant peu à peu les connexions neuronales entre ces souvenirs pénibles et le centre de nos émotions, jusqu’à un point où seule une évocation profonde de ce moment douloureux peut réanimer l’émotion et la douleur vécues dans le passé : on ne guérit jamais de son passé et de ses douleurs, mais on cicatrise. On « accepte » ce qui est advenu, et on se tourne vers le futur. Les centres du cerveau que nous utilisons pour revisiter notre passé sont les mêmes que ceux qui nous servent à penser notre futur : (en général) nous bâtissons notre futur à partir de notre passé ; d’où l’intérêt de « digérer » son passé pour ne pas retomber dans les mêmes erreurs ou pour ne pas souffrir de nouveau.

Bref, je vous suggère de lire « Cerveau & Psycho », « Philosophe magazine », et toute autre revue ou livre qui vous permettra de mieux comprendre comment le monde et vous-même fonctionnent. La jeunesse et tout ce qui remplit nos vies nous empêche le plus souvent de nous arrêter un moment et de réfléchir. Et il vaut mieux réfléchir avec l’aide de philosophes et de scientifiques, plutôt que seul. On peut penser qu’on peut vivre sans réfléchir à ce que c’est que vivre, à ce que vivre signifie : c’est prendre le risque de découvrir bien tard (voire trop tard) qu’on a vécu à côté de ses pompes, à côté de sa « vraie » vie. Sa « vraie » vie n’est, bien sûr, que celle qu’on décide consciemment de vivre. Vivre emporté par les événements, emporté par ce que désirent les autres, emporté par la fuite de ce qui nous fait souffrir, emporté par l’angoisse, emporté par un passé qui décide à notre place, ce n’est pas vraiment vivre « sa » vie. Mais, faire face à notre condition humaine, avec ses étapes et sa fin ultime, n’est pas forcément facile ni agréable. On peut préférer ne pas penser à la réalité et se bercer d’illusions ou repousser le moment d’y penser à plus tard. On peut. Mais, comme Albert Camus, il me semble qu’il est de notre responsabilité d’être-humain d’essayer de vivre « en conscience » : la compréhension et la conscience de ce qui se passe en nous. Sans non plus tomber dans l’obsession et le nihilisme. La vie est une tromperie, la vie est absurde, mais il est essentiel de la vivre du « mieux » qu’on peut (et c’est à chacun de nous de définir ce qui est « bien » ou « mieux », dans le cadre d’une vie en société s’entend, une vie entourée d’amis et de sa famille), et d’en rire le plus souvent possible. Finalement, la vie est une bonne blague que le hasard nous a fait, comme disait Cioran. Autant s’amuser autant que faire se peut. Vivre dans le présent, en ayant conscience de son passé sans le refouler ni en souffrir, et en pensant au futur – proche ou lointain – sans obsession ni angoisses pathologiques. La mort n’est rien, pour celui qui meurt. Elle ne fait souffrir que ceux qui restent. Dans cette plus ou moins longue vie que chacun de nous a à vivre encore (et ce qui est super, c’est qu’on ne sait pas combien il nous reste ! 😉 C’est fun ! ), il faut … trouver SA PROPRE voie, bien accompagné (amis, famille) parce que nous ne sommes pas faits pour « rester seuls au fond d’une chambre ». Nous sommes faits pour découvrir et comprendre le monde, par nous-même et par les autres, par la contradiction qu’ils nous opposent et qui nous force à éclairer et étayer notre pensée. Et, si ce monde évolue dans un sens qui ne nous semble pas « bon » (Daech, changement climatique, effondrement de la diversité biologique, pollution, sur-population, etc), chacun de nous a la possibilité de choisir sa route et de faire du mieux qu’il peut pour s’en sortir mieux que les autres, pour soi, pour ceux qu’il aime, et pour ses enfants, et sans écraser les autres au passage. Être « optimisme » signifie essentiellement ne pas vouloir voir la réalité en face et croire que tout va magiquement se résoudre. Être « pessimiste », ou plutôt « réaliste », consiste à continuellement essayer de comprendre ce qui se passe vraiment, froidement, à en déduire les conséquences pour soi (et à réévaluer régulièrement ces conséquences pour soi de ce monde qui change et des façons pour s’y adapter) et ceux qui comptent pour soi, et à agir. André Comte-Sponville a écrit un petit livre éclairant : « Le bonheur, désespérément ». Ici, « désespérément » signifie : ne pas espérer de ce sur quoi on n’a aucun pouvoir ; se focaliser plutôt sur ce qui dépend de nos choix et de nos actions. Mais, comme je suis comme le curé qui dit « faites ce que je dis ! et pas ce que je fais… » 😉 , j’ai bien sûr encore acheté un ticket de loto ce matin ! La probabilité de gagner le gros lot est infime ! mais pas nulle !! 😉 et, face à mon désir d’arrêter de m’abrutir encore au boulot (qui me fournit grosso-modo 8h d’évasion de moi-même par jour et suffisamment d’argent pour vivre « correctement », mais m’empêche de me « réaliser » vraiment), un peu de rêve (en sachant limiter le nombre de fois où j’achète un peu de rêve) m’aide, comme marcher en montagne, comme faire du vélo, comme faire des photos, etc. La sagesse, et les pensées philosophiques, c’est juste pour se donner une direction vers laquelle tendre. En réalité, nous sommes profondément humains, c’est-à-dire : bordéliques, souvent imprévisibles, erratiques, illogiques, impulsifs, et stupides. Mais, bon, pas tout le temps ! En fait, résoudre les problèmes et souffrances qui nous tiraillent en profondeur nous permet d’être plus spontanément « nous-mêmes » lorsque nous devons faire face à une situation. Penser, philosopher, réfléchir, c’est juste un moyen pour que ensuite, à chaque instant, nous soyons plus « proche de nous-même » et moins sous le contrôle de ce qui se passe sous notre conscience. C’est ainsi que, tant qu’on n’a pas analysé, remis en cause, et digéré vraiment tout ce que nos parents, notre éducation, notre culture nous ont transmis, nous n’agissons pas vraiment comme « nous-mêmes », et nous ne sommes que les porte-voix d’idées que nous avons avalées telles que et que nous n’avons pas faites nôtres. Cela demande une certaine révolte face à ce qui nous a été transmis, genre « crise de l’adolescence » en mieux et plus profond. Ré-éxaminer chacune de nos idées et « croyances » à l’aune de tout ce que nous avons appris depuis. Ainsi, par exemple, Napoléon n’est pas ce héros décrit dans nos livres d’Histoire. Napoléon fut un dictateur qui a saigné la France, bouleversé et ensanglanté l’Europe, pour (presque) rien. Bien d’autres des idées que nous avons intégrées, une fois confrontées à la vision qu’en ont des étrangers, sont bancales et stupides, voire fausses. Comme la place de la psychanalyse en France, qui a tourné à l’idéologie et à la connerie, à l’immobilisme, empêchant d’autres thérapies plus efficaces de trouver leur place. Certains nous parlent du passé « glorieux » de la France et de ses origines chrétiennes. Un regard plus distancié et froid montre plutôt un passé peu reluisant, sanglant, tortionnaire, absolutiste, enfermé dans des pensées stupides (Mélanchon : communisme mou, Le Pen : race et nation, etc). La vérité est inatteignable. Mais notre dignité consiste à constamment essayer de nous en approcher, sachant qu’elle fout constamment le camp, comme la physique fondamentale : après la Terre au centre du monde, après la Terre plate, après la révolution de Newton, puis celle d’Einstein, nous continuons constamment à découvrir des « cas particuliers » qui remettent en cause notre vision de l’univers physique qui nous entoure (matière noire, énergie sombre, monde quantique). Nous ne comprendrons JAMAIS parfaitement comment le monde fonctionne et comment nous-mêmes nous fonctionnons, mais la dignité humaine consiste à constamment essayer de s’en approcher, comme une courbe qui s’approche infiniment de son asymptote, que jamais elle ne rejoindra. Le monde nous est parfaitement inconnu : plus nous le connaissons, plus il nous échappe, plus nous découvrons de questions sans réponses : « plus je sais, plus je sais que je ne sais rien (pas grand chose) ». Mais rien n’est plus inacceptable que ne pas essayer de suivre cette explosion de nos connaissances. Entre nos ancêtres qui essayaient d’expliquer le monde mystérieux qui les entourait, ce qui les a poussés à inventer des explications magiques (esprits, dieux, etc), et nous-mêmes, il y a un monde énorme, rempli de milliards de milliards d’explications accumulées dans toutes les branches de la connaissance. Mais, pourtant, nous avons toujours le même cerveau… conçu pour rechercher de la nourriture et faire face (par la fuite !) aux dangers. Enfin… presque le même cerveau. Le même à la naissance, mais tellement transformé par l’éducation et par le monde que nous avons créé. Le monde et la vie sont formidables ! juste un peu compliqués parfois, et pénibles aussi.

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