Finding Vivian Maier

« À la rencontre de Vivian Maier » me semble être une bien meilleure traduction du titre anglais du film que « À la recherche … ». Car, dans ce film, nous rencontrons vraiment un peu Vivian : non seulement ceux qui l’ont côtoyée – ainsi que l’unique amie qu’elle avait – parlent d’elle, en bien, mais aussi en mal, mais on entend sa voix, particulière, avec un léger accent français qu’elle semblait prendre exprès, et il me semble même qu’il y a quelques images d’elle, filmées par les parents des enfants. Il me semble que c’est son amie qui dit : « So sad, really ». Oui, c’est une histoire triste. Je me souviens de deux phrases d’elle rapportées par des témoins : « I’m a sort of spy », « I told you so ». La première dite à quelqu’un qui l’a prise en stop et à qui, comme à beaucoup d’autres, elle refusait de donner son vrai nom, et la deuxième qu’elle avait l’habitude de dire pour les choses tristes qui arrivaient. Les témoignages sont poignants, et nous la révèlent comme une personne très particulière, ayant des côtés très sombres, très bizarre, secrète, mystérieuse, excentrique. Certains enfants ont de très mauvais souvenirs d’elle, car elle était souvent plus que méchante avec eux : presque sadique. Alors que d’autres enfants ont eu de tels bons souvenirs d’elle qu’ils payaient le loyer du logement dans lequel elle a fini sa vie. Vivian collectionnait les journaux, par mètres cubes, essentiellement ceux parlant de crimes sordides, voire affreux : meurtres, viols, etc. L’une des femmes qu’elle avait gardée enfant a exprimé l’idée que Vivian avait très probablement été malmenée, brutalisée, voire violée. Ses remarques sur les hommes, ainsi qu’un témoignage, le laissent penser. Il y a probablement eu dans sa vie une brisure, une douleur, une souffrance, une cassure, qui l’a poussée à refuser le contact avec les autres, surtout avec les hommes. Alors, face à sa souffrance, peut-être que, au moyen de la photographie, elle cherchait à fixer et créer de la beauté, dont elle avait désespérément besoin ? Une beauté étrange, aux yeux de ceux qui la voyaient faire, comme de photographier les poubelles, ou l’enfant qu’elle gardait alors qu’il a été heurté par une voiture, un chat écrasé et les tripes étalées sur le goudron, etc. Comme aussi de photographier les choses communes, voire vulgaires aux yeux des gens « biens », comme : des personnes qui travaillent dans les champs, des gens blessés ou défigurés ou handicapés, des SDFs qui traînent dans les rues, etc. Les « choses de la vie », de la vraie vie, celles des humbles, comme elle. Bref photographier un peu de la laideur du monde pour en faire des témoignages que sa maîtrise de la photographie a transformés en œuvre magistrale. J’ai versé des larmes pendant le film, ému par son histoire. Cette solitude dans laquelle Vivian s’est enfermée, je la connais un peu, chez ma mère, et personnellement. N’avoir aucune relation avec sa famille. Changer de ville ou de banlieue de grande ville souvent et donc n’avoir quasiment pas d’amis. Mais elle avait la liberté ! Son choix d’être une « nanny » (une nounou) a probablement été motivée par la liberté que ce travail lui donnait : il lui permettait d’être dehors, dans la vie et dans l’action de la ville, l’appareil photo en bandoulière, l’œil aux aguets, prête à fixer un instant particulier sur sa pellicule, d’abord prenant des photos et ensuite s’occupant des enfants qu’elle « gardait », ou – plutôt – qu’elle traînait derrière elle, alors qu’elle marchait vite de ses grandes jambes. Oui, son travail lui permettait juste de « joindre les deux bouts », mais il lui donnait le temps et la matière pour exercer son « art ». Sont art, car les expositions de ses photos dans le monde entier sont un succès : les gens aiment ses photos, car on y voit qu’elle est proche des gens, qui – souvent – la regardent dans les yeux alors que son Rolleiflex, par en-dessous, fixe la scène sans même qu’ils s’en rendent compte, donnant à la photo, prise de bas-en-haut, une force particulière, inusitée. Oui, Viviane Maier était une formidable photographe, certainement un peu folle, conséquence probable d’un traumatisme dans sa vie. Une femme qui a voyagé tout autour du monde (Asie, Proche Orient, Amérique du Sud, etc.), seule, à une époque encore où cela n’était pas sans risques, et qui en a ramené des milliers de photos de grande valeur artistique. Une femme extraordinaire, à qui il aura manqué une rencontre décisive pour l’aider à oser se dévoiler, même sous un faux nom sans doute, comme V. Smith. Oui, cette histoire me touche, me rappelle celle de ma mère, et me rappelle une période récente de ma vie où, moi-aussi victime d’une grande souffrance et d’une dépression, j’ai moi-aussi recherché la beauté (poésie, chant, musique, etc.) pour me sauver, avant de revenir à la photographie, que j’avais aimée jeune, en abandonnant les nombres premiers et le Lucas-Lehmer Test, pour aller vers les autres plutôt que m’enfermer dans une beauté qui ne peut pas se voir facilement et est réservée à quelques personnes dans le monde. À cette époque, où j’étais seul, perdu, j’ai eu la chance de faire quelques rencontres, que j’ai recherchées ardemment contrairement à Vivian (pour autant que nous le sachions), d’autres comme moi souvent perdus et blessés, et avec qui j’ai, pendant quelques temps, fait un bout de chemin, avant de me retrouver seul de nouveau, avant de, peu à peu, retrouver la lumière. Dans ces moments là, certaines personnes prennent une importance extraordinaire : on les pare de toutes les vertus, elles semblent être la clef magique permettant de s’échapper de cette noirceur, qu’elles éclairent d’une lumière particulière et véritable, mais que le besoin intense de créer un lien amplifie et exagère. Il est alors d’autant plus douloureux d’être rejeté par elles sans même avoir eu la possibilité de dévoiler son moi intérieur, caché sous les apparences, sous le masque, ou noirci par le besoin intense de créer des liens et la douleur de ne pas réussir à prendre contact, à nouer un lien fut-il temporaire et lâche. Vivian s’est enfoncée dans sa solitude. Sa seule amie, pendant dix ans, elle l’a perdue de vue. Et lorsque, par hasard, trente ans après, elles se retrouvent, et que Vivian supplie son amie de prendre le temps de parler, alors que celle-ci est pressée de continuer son chemin par ses amis et les enfants qui l’accompagnent, et que son amie s’éloigne, elle perd le dernier lien qui la retenait. Cette amie, dix-sept ans après, devant la caméra, regrette de ne pas avoir pris le temps de lui donner un peu de son temps, de l’avoir laissée, et de l’avoir perdue, définitivement. John Maloof, l’homme qui a permis au monde de découvrir Vivian, n’avait que 25 ans lorsqu’il a ouvert le carton de pellicules qu’il avait acheté aux enchères pour 300$. Certes, ce jeune homme touche le pactole en produisant des livres sur Vivian, des expositions, ce film, sans parler des tirages qu’il vend (cher) sur le Web. Mais son souci de la perfection, son goût prononcé pour l’histoire, sa détermination, et son empathie pour Vivian, ont été essentiels pour que Vivian sorte de l’ombre, alors que les institutions officielles, comme le MOMA, refusent toujours d’accepter l’œuvre de Vivian, sous prétexte que les tirages exposés ne sont pas d’elle ; alors que nombre de photographes célèbres n’étaient pas doués pour tirer leurs photos, ou n’aimaient pas cela, ou n’avaient pas le temps, et le faisait faire par des tireurs professionnels, voire n’avaient jamais développé/tiré les dernières pellicules de leur vie. Ainsi pour Jeanloup Sieff, qui avait détruit au développement les négatifs de sa première mission de reporter photographique et faisait tirer ses photos. Et Vivian n’était pas très douée pour tirer ses photos. Et, exigeante, elle n’était pas satisfaite des tirages faits aux USA, au point d’imaginer faire tirer ses photos en France, dans « son » village. John Maloof, dans ce film, exprime l’ambiguïté de sa situation : révéler au monde une œuvre que son auteur rêvait sans doute de voir révélée, mais qui n’aurait certainement jamais voulu voir associée à son nom. V. Smith, ou V. Mayer, oui. Vivian Maier, non. Dans un sens, il l’a trahie. Dans un autre, il lui donne l’hommage posthume qu’elle mérite. Femme, rare femme photographe, différente, particulière, presque étrangère à son pays (elle est née à New York), son histoire est émouvante, du fait qu’elle photographiait ceux à qui elle craignait de ressembler un jour : misérables, abîmés, seuls, vieux, abandonnés. Elle a mis en photo notre condition humaine, en montrant les côtés brillants et surtout les côtés sombres, voire noirs et sordides, de nos vies. Elle repose en paix là où elle avait semblé être le plus heureuse : dans un coin de nature préservée, mais pas très loin de l’agitation urbaine qu’elle affectionnait pour y capter des étincelles de la vie grouillante où elle aimait se mêler et s’approcher de près, jusqu’à une « certaine » limite. On aimerait qu’elle eut pu faire une rencontre déterminante. On aimerait que quelqu’un, empathique, altruiste, voire amoureux d’elle, malgré tous les efforts de Vivian pour interdire l’entrée dans sa vie privée (« privée de tout » aurait dit Muriel Robin) et pour paraître et être une personne difficile et repoussant toute approche – même amicale, ait pu l’aider à sortir de son enfermement volontaire. Mais cela ne s’est pas fait. Et, si cela avait pu arriver, elle n’aurait plus photographié comme avant peut-être. Qu’importe. Regarder ses photos nous plonge dans le passé et dans l’essence de notre vie : éphémère, vaine, et absurde ; mais unique et formidable malgré tout ! À condition de mieux voir en soi, d’être soi, de se créer soi-même consciemment, libéré de nos souffrances passées et des graines mauvaises qu’elles ont semées en nous, et qu’il faut arracher, patiemment, en nous ouvrant aux autres, dont nous avons désespérément besoin. Libre, mais perdu. La vie de Vivian Maier est celle d’un humble qui a essayé de capter l’essence de nos vies, tout en restant caché. De quoi ?

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4 Réponses to “Finding Vivian Maier”

  1. Soizic Says:

    Hélas, film non programmé dans ma ville !

    • trex58 Says:

      Il reste ses livres… Ou profiter de l’occasion pour aller faire un tour dans une ville voisine. C’est l’été ! 🙂

  2. Une femme libre Says:

    Beau film, film triste. Elle était nounou et on a interrogé les enfants qu’elle gardait, maintenant jeunes adultes.Ils parlent d’une femme curieuse, qui les emmenait partout. Imprévisible aussi, méchante parfois, violente même.

    Ses photos sont magnifiques, vous avez raison. Elle savait aller à l’essentiel et montrer ce qu’on a tendance à cacher.

    Mais je suis restée sur une impression d’inachevé. On en sait beaucoup et on en sait trop peu à la fois sur elle! Et il y a malaise, parce qu’en effet, elle n’a pas consenti à ce que ses photos soient ainsi exposées et on ne sait rien de ce qu’elle aurait voulu. Quel mystère, cette femme.

    • trex58 Says:

      À Tours, lors de l’exposition annexe du Jeu de Paume, il y avait un autre documentaire, fait par l’autre personne qui a acheté aussi un gros lot de photos de Vivian. Il complète celui-ci qui, effectivement, donne envie d’en savoir plus. Pour ma part, entre les trois livres, le Web, et les deux documentaires, je dois en connaître plus que la plupart en France. Mais, tout à fait, on ne saura hélas rien de ce qu’elle voulait vraiment. À moins que des écrits, plus intimes encore, n’aient pas été dévoilés. À suivre.
      Mais quelle histoire ! Et quelles photos ! Un cas unique dans l’Histoire.

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