Saju

En TE cherchant de par la ville, je suis tombé un jour par hasard sur Saju. Je savais que tu étais passée par là, en cette maison accueillant des artistes, alors je m’en suis intéressé et j’ai su, un jour, qu’un joueur indien de Sitar y venait jouer. Je me souvenais de ce CD magique, acheté il y a longtemps à Boston : « Tana Mana » de Ravi Shankar ; et j’avais envie de vivre de près, en vrai, une telle beauté, d’écouter un vrai concert de Sitar. Je me souviens du lieu, sous la montagne. La maison n’est pas si grande que ça. Les enfants de la maison jouent, en pyjama, parmi les « invités ». Je paye mon écot. J’attends, et je vois venir celui qui, un jour, m’appellerait gentiment « My brother » dans un SMS envoyé aujourd’hui depuis Varanasi, pour me remercier d’une générosité que je juge insuffisante pourtant. Il est habillé de son habit de scène, un vêtement beau et brillant, les épaules recouvertes d’une étole, les cheveux noirs et bouclés, la moustache courte et vive, calme et sérieux, les mains jointes pour saluer ceux venus l’entendre. Son élève et amie, Laure, l’accompagne. Avant la musique, j’entends la voix de Laure, et je vois son visage. Sa voix du midi me rappelle des souvenirs. Son visage mince et bien structuré aussi. Elle a un beau sourire, et une belle allure, qui me charment. Sa gentillesse et sa beauté intérieure se révèleront plus tard. Sa beauté est évidente, mais elle semble l’ignorer. 25 ans nous séparent, et jamais je ne réussirai à agrandir ce lien ténu plus loin que l’amitié, ce qui n’est déjà pas si mal. Mon insistance, au début, pour participer, l’intrigue, l’inquiète. Mais l’amitié se crée, peu à peu, car – manifestement – j’aime leur musique et être avec eux et j’ai envie d’être généreux avec eux. Je lui suis sans doute comme un oncle, ou comme un drôle de fada, capable de faire deux fois 300km pour venir écouter son maître dans le midi puis deux fois 150km en Savoie. La scène n’est que le salon des gens qui organisent le concert chez eux. Nous nous asseyons par terre, comme Saju. Saju, les jambes pliées d’une façon qui nous serait une torture mais qui est une habitude pour lui, procède à ses rites, se saisit lentement de son instrument, qu’il salue, et commence à l’accorder pour le râga qu’il a prévu de jouer, et s’échauffe. La chair des doigts de sa main gauche est profondément entaillée par les cordes métalliques. Peu à peu, il déploie son art et nous enchante ; je suis juste devant lui, à moins d’un mètre. J’irai l’écouter six fois cette année-là, Grenoble deux fois, Lyon, Montpellier, La Grand-Combe en plein air, pour finir à Anduze. L’année suivante, je suis allé en Avignon pour le revoir. Il avait un peu froid en octobre. Et il ne savait pas qu’il jouait pour moi, pour mon anniversaire. Ce jour-là, j’ai fait mes plus belles photos de lui, peut-être. À moins que ce ne fut celles faites à Anduze, ce jour où, fatigué, ralenti par le froid, il a renoncé à faire le virtuose et a donné toute la poésie dont il est capable, renonçant à la vitesse pour la profondeur. Je suis allé l’écouter au fin fond des Cévennes, dans une église moins grande que mon appartement. Je suis allé l’écouter en Savoie, dans un grenier, dans une maison aussi. J’ai passé un moment avec lui et ses élèves, dans une salle d’un bar très louche de Montpellier, découvrant le lien profond et spirituel qui l’unit à ses élèves. Six fois encore cette année-là. Son visage est souriant, plein de gaieté et de rire, malgré ses mauvaises dents. Ses yeux pétillent. Son accent anglais est typique des indiens, mitraillette difficile à comprendre. Mais, quand il joue, il est totalement concentré dans son improvisation, dans le Râga qu’il a choisi. Souvent il ferme les yeux, sourit parfois, et ouvre de temps en temps les yeux pour voir l’effet qu’il fait sur son public. Il ne viendra sans doute pas cette année, hélas. J’ai eu beau écrire à tous les festivals de France et de Navarre, profitant du temps que m’avait donné la convalescence suivant mon AVC, c’était trop tard pour cette été. Et Laure, revenue de Varanasi, son coeur triste d’être partie, mais son corps fatigué des souffrances qu’il y a endurées et ne voulant plus y retourner, n’a pas pu organiser une nouvelle tournée, prise aussi par sa vie, troublée par la difficulté à revenir dans sa « vraie » vie en France, essayant de vivre tout en continuant sa musique. Quand elle était en Inde, nous avons communiqué de temps en temps par email. J’ai essayé de l’aider, comme je pouvais, lorsqu’elle était moins bien, lorsque son dos lui faisait souffrir le martyre. Saju l’a sauvée d’une mauvaise maladie. Elle qui a vécu des moments si difficiles dans sa jeunesse, elle est partie là-bas je pense pour renaître dans un autre lieu, pour se confronter à un monde radicalement différent qui la forcerait à vivre dans le présent, dans l’inconnu et la découverte d’un monde à comprendre et assimiler, avec le Yoga comme instrument. Le hasard a décidé de son maître de musique, qui lui a appris l’art des râgas, qu’elle transmute sur sa clarinette. Saju, sur son Sitar, veut plaire, surprendre, étonner, montrer sa virtuosité, en plus du lien viscéral qui le lie à sa musique. Laure, à la clarinette, nous emporte dans les rêves. Jouer sa musique lui est un effort, elle transpire. Les yeux fermés, assise par terre en tailleur, elle ondule au rythme de sa musique, qui nous ensorcèle, par sa beauté et sa douceur, par ces notes qui, tournoyantes, semblent toujours semblables alors qu’elles développent le même thème de toutes les diverses façons qui naissent instinctivement en Laure, comme une hirondelle virevoltant dans le ciel autour de l’essaim de fourmis qui s’envolent. En France, à Marseille, elle m’a dit avoir joué en duo avec une accordéoniste. Dommage que Marseille soit si loin. En TE cherchant, j’ai trouvé autre chose, j’ai trouvé d’autres amis, éloignés. Ma quête illusoire de TOI a donné naissance à des liens, ténus, qui ont grandi. D’autres ont su voir en moi mon amour de la musique et de la beauté, et ma tendresse pour ceux qui m’ouvrent leur porte, pour ceux qui m’accueillent généreusement dans leur vie, qui me permettent d’offrir mon amitié, d’exprimer ma folie et mon enthousiasme, et qui partagent avec moi des moments de leur vie, créant des liens. Dans la quête, l’important n’est pas le but, mais le voyage et ses rencontres. La quête nous pousse à sortir de nos habitudes, à aller vers l’inconnu. Se confronter à l’impossible nous force à nous dépasser, à nous renouveler. La vie est mouvement, changement. Le présent doit engloutir le passé. Le futur doit se consommer doucement, au jour le jour. En musique. En regardant jouer Saju. J’espère qu’il pourra revenir en France un jour. Sa musique me manque. Il me manque. Ces moments magiques me manquent. Bien sûr, je ne le connaîtrais jamais vraiment. Mais qu’importe. Il a compris mon amour de sa musique, ma joie et mon plaisir de le voir jouer. Et son bonheur est de faire naître le bonheur par sa musique.

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8 Réponses to “Saju”

  1. Jane Says:

    C’est beau. Tu as vraiment des talents d’écrivain. Ton texte dégage beaucoup d’émotions. Tu sembles encore l’aimer la femme à qui tu t’adresses ? Mais c’est qui ?

    • trex58 Says:

      Des talents d’écrivain ? Peut-être… Reste à m’y consacrer et trouver un sujet. J’ai une idée…

      Non, je ne l’aime plus, depuis longtemps déjà. Je suis souvent passionné et persévérant. Mais il y a une limite à ma bêtise et à ma patience. Le temps use tout. Le temps et les donjons dégoulinant d’huile bouillante.

      C’est ELLE.

  2. Jane Says:

    Qui ELLE ?

  3. Jane Says:

    Facile à trouver ! Tu l’as peut-être effrayée en exprimant aussi fort ton amour pour elle.
    Tu sais j’ai souvent rejeté instinctivement les hommes qui ont déclaré ouvertement leur flamme. Mes parents ne m’ont jamais dit de petits mots gentils, d’encouragements, et d’amour. Peut-être est-ce la raison du rejet. Aujourd’hui je ne sais pas comment je réagirais.
    Mais une chose est certaine, je n’ai jamais reçu de lettre d’amour aussi belle !

    • trex58 Says:

      Tout à fait ! Le truc, lorsqu’on est fou amoureux, c’est de ne pas le montrer ! 😉 Facile ! Quand les hormones coulent à flot dans notre cerveau et que 1+1 fait n’importe quoi, on est incapable de se contrôler et de manigancer un plan pour lui permettre de développer peut-être les mêmes sentiments.

      C’est pourtant beau un homme qui dit qu’il aime… C’est si rare, non ?

      Moi non plus (si c’était une femme !). En fait, si. Ariane me l’a déclaré. Comme je ne comprenais pas ses regards et sourires, il a fallu qu’elle me le dise avec des mots !

      Une lettre d’amour, ça ? Ben… oui, peut-être. Mais ce n’était pas le but… Zut !

  4. Jane Says:

    Les hommes qui m’ont dit je t’aime sans préparation, alors que je ne les désirais pas, se sont pris un râteau dans la foulée.
    Et donc Ariane c’est ta pierre blanche !
    Bon c’est vrai que c’est plutôt la lettre d’un amoureux désespéré !

    • trex58 Says:

      C’est bien ça le problème : ces femmes qui jugent un homme à la première impression sans prendre la peine de les découvrir un minimum. Peut-être que les phérormones jouent et vous disent silencieusement : « Non ! Il n’est pas pour toi ! », mais vous pourriez aussi essayer de dépasser votre nature animale et voir au-delà de notre chimie amoureuse.

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