Ma vie

J’ai déjà parlé de ce poème d’Aragon « Il n’y a pas d’amour heureux » (il n’était pas possible d’être heureux à cette époque, pendant la guerre et l’occupation allemande), et la phrase que j’ai mise en gras m’est restée :
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes .
Il y a des moments, lorsqu’on repense à sa vie passée, qui n’est plus, il y a comme un gouffre qui s’ouvre et qui nous prend, même si le présent n’est, finalement, pas si mal que ça. Il y a le sentiment d’une perte irréparable, la perte de quelque chose d’unique, que jamais plus on ne retrouvera, parce que c’est fini : ce temps de notre vie n’est plus car le temps qui nous reste ne nous permet plus d’envisager de vivre autant. Bien sûr, il y a toujours des gens qui, passés les cinquante ans, réussissent à « refaire leur vie » : refonder une famille. Mais, bon, avoir des enfants, puis des adolescents, à 60, puis 70 ans, ce n’est pas comme quand on avait 30 puis 40… Cela peut être bien mieux, puisqu’on a déjà fait plein de conneries et qu’on arrive à être plus calme et à en faire moins, et à relativiser, mais il est si dur de tout recommencer, et surtout de rencontrer une femme, jeune, qui veuille construire sa vie (couple et enfants) avec un homme de 10, 15, voire 20 ans de plus qu’elle.
Bref, hier soir, chez ma psy, à un moment j’ai pensé de nouveau à ma « vraie » vie, celle que j’avais avec « ma » famille, épouse, et enfants à la maison, alors que maintenant, même si je ne suis plus tout à fait seul, ce n’est en rien comparable. Et les larmes sont venues. Cette douleur-là est toujours là, affreuse, irréparable. Et, même si c’est douloureux, il faut laisser ces souvenirs revenir, embuer mes yeux, me faire mal, un moment, pour m’en libérer, plutôt que les garder enfermés dans un coin et ne plus y penser. Ma « vie » me semble derrière moi, avec la chaleur d’une famille et des enfants qui grandissent et bougent. C’est la vie… paraît-il, mais c’est douloureux. Et c’est venu trop vite, et tant de choses ont changé dans ma vie… Mes enfants sont loin, Paris, Singapour. Trop loin.
Je ne me reconnais plus. J’ai droit à une « seconde » vie, mais ne sais pas trop quoi en faire. Je suis juste « bercé » par le rythme du travail, qui m’impose une certaine dynamique. Et je fais un peu semblant de trouver un sens à ma vie. Vivre « en conscience », c’est bien plus difficile qu’être emporté par les exigences de la vie et de ne pas avoir le temps pour penser à sa vie…

Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes : je devrais l’écrire sur les murs…

Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n’y a pas d’amour heureux

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu’on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu’on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n’y a pas d’amour heureux

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j’ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n’y a pas d’amour heureux

Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l’unisson
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n’y a pas d’amour heureux

Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l’amour de la patrie
Il n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs
Il n’y a pas d’amour heureux
Mais c’est notre amour à tous les deux

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20 Réponses to “Ma vie”

  1. Jane Says:

    C’est difficile d’admettre l’impermanence, un concept que j’ai découvert, il y a peu. Quand on fonde une famille, on se dit que c’est pour la vie. Et la perte d’un proche est douloureuse. Mais tu ne sembles plus seul. Peut-être l’espoir de fonder une nouvelle famille, différente.
    Le sentiment d’une perte irréparable, je l’ai vécu. Je peux dire que j’ai connu le profond désespoir, à vouloir en mourir.
    Le surinvestissement dans mon travail m’a aidé à surmonter ce passage douloureux dans ma vie.

    J’ai aussi beaucoup pleuré chez ma psy. Mais aujourd’hui, Il n’y a plus de larmes dans mes yeux taris. La douleur a disparu.

    Aragon en musique, c’est beau aussi !

    Bisous

    • trex58 Says:

      Oui, il y a un âge, après une somme d’expériences douloureuse, après les ans qui se marquent dans notre corps, où l’on prend conscience qu’on a passé le haut de la colline, et que l’on redescend, vers le fond. Mais, bon, avec la pente, on peut faire de beaux sauts encore ! 😉

      Fonder une famille pour la vie, c’était avant. Avant, on mourait plus jeune. Aujourd’hui, on a droit à plusieurs morceaux de vie, même si elles ne sont pas complètes.

      Non, je n’ai pas d’espoir de fonder de nouveau une famille. Pour cela, il faudrait que je recherche des femmes ayant moins de 40 ans. Alors que, pour vraiment aimer, il faut que ce soit le hasard… me semble-t-il. Faire un « plan de vie », comme un « plan de carrière », cela me semble mauvais, et vain.

      Je n’ai jamais voulu mourir, même au plus bas. La vie doit être vécue. La douleur n’est qu’une illusion de nos sens et nos émotions. Nous pouvons nous libérer, suffisamment, de ces douleurs. Sauf, bien sûr, certaines terribles douleurs physiques. Et, tant qu’il y a de jolies filles à mater dans la rue, tant que le soleil brille et que le ciel est bleu, la vie vaut la peine d’être vécue.

      Se surinvestir dans le travail, c’est refuser de voir la vérité en face, en ayant toujours le cerveau occupé. Ma fille, après le décès de sa mère et la fin de ses études, s’est jetée dans le travail, pour ne pas penser m’avait-elle dit… Résultat : burn-out. Dépression qui l’a forcée à regarder en elle, et à guérir pas mal.

      La douleur, au quotidien, a disparu. Mais il n’y a pas assez d’années qui se sont écoulées encore pour que la cicatrice ne soit pas encore sensible quand on l’effleure. Et, je le crains, ce burn-out a définitivement déréglé certains mécanismes, faisant venir mes larmes pour la souffrance des autres bien plus souvent que pour la mienne.

      Oui, je chantais une quinzaine de chansons sur ses textes… Ca aussi, je l’ai perdu, hélas… 😦

  2. jane Says:

    Me surinvestir dans mon travail pour ne pas penser à ce qui me faisait souffrir m’a aidé, en plus d’un soutien psychologique. Je ne regrette pas. Je reviendrai à un rythme moins soutenu progressivement pour m’occuper différemment.

    • trex58 Says:

      Hummmmm Le risque de fuir ainsi dans le travail, c’est de s’épuiser et de tomber dans un autre chaudron. À force de travailler, de ne penser que travail, on délaisse le reste, on se renferme, on diminue ses possibles. « revenir à un rythme moins soutenu » : les fumeurs disent ça aussi parfois… Le travail, ça peut devenir une drogue.
      « t’occuper différemment » : des pistes ?

  3. jane Says:

    La souffrance (psychologique), aujourd’hui, je la fuis et je repousse ou me tiens loin de ceux qui la portent ou qui me la transmettent. Peut-être que je l’ai recherchée longtemps sans savoir pourquoi ? Maintenant que je sais, elle me devient insupportable. J’en suis saturée et je veux m’en libérer et m’en protéger.

    • trex58 Says:

      Il y a deux choses : la cause de ce qui crée une souffrance, et ceux que l’on ressent. On peut arriver à relativiser ce qui nous arrive, devenir non pas insensible mais se détacher de certaines souffrances, qui ne nous touchent plus, s’en libérer. Alors, on se rend compte qu’on était pris au piège et qu’on avait en soi ce qui nous faisait souffrir.
      Alors, aujourd’hui, tu sais donc pourquoi tu recherchais cette souffrance psychologique ? Et, pourtant, tu n’en es pas libérée, tu fais toujours des allergies.

      • Jane Says:

        Je ne fais pas des allergies. Lorsque j’ai écrit le commentaire, j’étais dans une phase de prise conscience. J’ai pleuré, je vais mieux. Peut-être ai-je expulsé une souffrance ancienne et enfouie.

      • trex58 Says:

        Reparler des souffrances anciennes, ou songer à ce qui nous a fait souffrir, ça les réveille, et ça les use à force, si nous sommes en meilleure stabilité psychique. Mais il ne faut pas fuir et craindre ces moments de pleur, ils font partie de notre humanité, ils prouvent que nous ne nous sommes pas endurcis. Le pire serait de ne plus rien ressentir, de rester froid, comme un glaçon : il ne sent rien, mais il ne vit pas.

  4. Jane Says:

    « La douleur n’est qu’une illusion de nos sens et nos émotions », mais quand elle est présente, elle fait mal !

    • trex58 Says:

      La douleur physique est un signal transmis par nos nerfs à notre cerveau. On coupe le nerf : on ne sent plus rien ! Mais c’est une solution trop radicale ! Mieux vaut calmer les neurones chargées de détecter les douleurs, et on devient alors moins sensible. Ainsi, à force de travail, de nouveau je n’ai plus mal au dos !!! 🙂
      Je pense qu’on peut faire pareil pour les douleurs psychiques : ne pas trop les éviter quand même, mais apprendre à ne pas les ressentir fortement, en apprenant peu à peu pourquoi cela nous fait mal, et donc comment on peut avoir moins mal.
      La douleur est un signal ! pour nous permettre d’éviter un danger.

  5. Jane Says:

    Dans « La peau douce » de Truffaut, une rencontre, le hasard, un amour, une séparation, et une fin tragique. Un beau film !
    La première scène du film, deux mains qui se caressent, et qui peut paraître banale pour d’autres personnes, m’a réveillée les sens. Parfois, il arrive de rencontrer un homme inaccessible, qui ne se laisse pas approcher facilement, gardant ses distances. Et la vue de sa main devient un fantasme, envie de la prendre et de la lui caresser comme au début du film.

    • trex58 Says:

      Je ne me souviens pas si j’ai vu ce film… Probablement. Mais aucun souvenir…

      Oui, ce qui se dérobe, ce qui ne se donne pas facilement, crée plus de désir que ce qui s’offre d’emblée… 😉 Le mystère ? Le désir de conquérir ? Le sentiment d’atteindre une île cachée à la vue des autres ? Essayer de comprendre pourquoi il/elle se tient à distance ? et essayer de l’aider à se guérir, à s’ouvrir aux autres ? au risque de le/la perdre alors… 😉

  6. Jane Says:

    Si je devais être séparée de l’homme avec qui je vis, je ne chercherais pas à fonder une nouvelle famille avec enfants. D’abord je suis trop vieille pour porter un enfant et ensuite je ne veux plus de contraintes engendrée par cette situation. Je serais un électron libre.

    • trex58 Says:

      Oui, avoir des enfants, cela prend au moins 25 ans ! Et, pendant tout ce temps, on ne vit plus guère pour soir… Certes, il y a la beauté de voir grandir un enfant, de voir sa personnalité se créer, peu à peu, il y a le plaisir de l’aider, de le guider, le sentiment d’avoir trouvé un sens à sa vie… Mais quel esclavage !!
      Avoir ses enfants devenus adultes et autonomes, c’est un retour à l’âge d’or : liberté ! Avec un peu d’argent, on peut faire, tranquillement, plein de choses agréables. À deux ! Seul, c’est beaucoup moins drôle… à moins de devenir chasseur… mais on doit finir par se lasser de trouver toujours un corps différent dans son lit au petit matin… et on doit finir par ne plus se souvenir de son prénom…
      Soyons libre !!! Liberté !!

  7. Jane Says:

    Tu as séché tes larmes ?

    • trex58 Says:

      Oh ! Elles ne coulent pas longtemps maintenant, heureusement. Mais la blessure est toujours là. Je l’amadoue comme je peux. Elle dort, mais je sens qu’elle est là, tapie. Alors, de temps en temps, je la réveille, je pleure un bon coup, et elle se rendort, et moi je suis tranquille pour un moment. … enfin, il me semble…

  8. Jane Says:

    J’écoute du classique. Le morceau que j’écoute me donne des envies que je dois réfréner.

    • trex58 Says:

      Réfréner ses envies ? Mais, pour quelles raisons ?
      L’envie de danser ? L’envie d’embrasser le premier homme dans la rue ? L’envie de se caresser ? L’envie de chanter ? Tout à la fois ? 😉

      • Jane Says:

        Ces envies, je ne les réfrène pas. Et je n’ai jamais eu envie d’embrasser le premier homme dans la rue, même si je le trouvais plaisant à regarder. Non rien de tout cela !

      • trex58 Says:

        Ah Ah ! Le mystère reste entier. Attention, le mystère aiguillonne les hommes… 😉

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