Les mots, le mal

Les mots nous trompent. Les mots ne sont pas l’outil parfait que nous pensons tous qu’ils sont. Nos mots font du sens, oui, mais en fonction de notre passé, de nos lectures, de notre façon, particulière et unique, d’utiliser les mots. Ils ont plusieurs sens possibles et il faudrait, en parlant et en écrivant, constamment vérifier que le contexte permet bien à l’autre de construire (presque) la même idée que celle que je veux exprimer. Par exemple, les mots « humain » et « inhumain ». « Humain » vient de « Homme ». Je suis un être humain, j’appartiens donc à une espèce clairement identifiée, Homo Sapiens Sapiens, issue de la branche des primates. Et « inhumain » peut vouloir désigner les êtres vivants non humains. Cela semble évident. Mais même cela n’est pas si noir et blanc. Car qui, dans l’histoire de notre transformation de primate en humain, pouvons-nous désigner comme non-humain ou comme humain ? Face aux squelettes retrouvés et qui « semblent » nous être proches, à partir de quel moment ce primate était-il humain ? Et qu’est-ce qui définit l’être humain ? Si c’est la conscience de la mort, la capacité à manier la « théorie de l’esprit » (se représenter ce que pense l’autre), si c’est l’empathie, la tristesse, la fraternité, la capacité de fabriquer des outils, d’avoir une culture, etc, cela ne suffit pas, car d’autres animaux possèdent certaines de ces capacités, voire même toutes. Et si, au fil des millénaires, l’Homme n’avait pas éliminé nombre de ses cousins primates, la frontière de l’humanité aurait été encore plus difficile à définir aujourd’hui. Mais les mots « humain » et « inhumain » servent aussi à définir ce qu’il est « normal » pour un humain de faire, ou de ne pas faire. On dit qu’une personne est « inhumaine » si elle fait des choses horribles, impensables, comme tuer et manger ses enfants, comme massacrer un village « sans raison », comme massacrer son propre peuple, comme conduire des actions pour un bien futur hypothétique mais qui mène à la mort une grande partie de son peuple. Sous Mao, des mères ont mangé leurs enfants. Mao, Staline, Hitler, Pol Pot, ont condamné et éliminé des dizaines de millions d’innocents. Dans de nombreuses guerres, comme la St-Barthélémy, des hommes ont massacré les membres de leur village qui ne pratiquaient pas la même religion qu’eux. Finalement, ce côté « inhumain » qu’on voudrait l’exception est une chose très courante, commune, hélas. Et ce n’est même pas une accélération récente de l’horreur, car l’Histoire nous rappelle que ces horreurs furent pratiquées depuis bien longtemps. Par exemple, un petit peuple de Palestine s’est vanté, dans son Livre, d’avoir attaqué et vaincu une cité, et d’en avoir exterminé tous les êtres vivants : hommes, femmes, enfants, vieillards, chiens, ânes, etc. C’était Jéricho. En fait, la morale des peuples est simple : établir des règles qui s’appliquent à ce peuple, et les nier pour ceux qui ne font pas partie de ce peuple, élu ou pas. C’est bien ce qu’a fait Hitler en enlevant aux Juifs leur droit à être des sujets de l’Allemagne et en massacrant aussi les homosexuels, les tziganes, les handicapés mentaux, etc. C’était bien ce qu’avait fait Staline en sélectionnant, avant de les éliminer physiquement, parmi le peuple, ceux dont l’origine étrangère récente lui faisait imaginer qu’ils constituaient un danger en étant des espions potentiels et un risque intérieur. C’est bien ce qu’avaient fait Mao et Pol Pot en voulant remettre au même niveau social tout leur peuple et en forçant les riches et les intellectuels à retourner à la terre, et à y mourir de faim et de mauvais traitements, pour, bien plus tard, pour la Chine, constituer une nouvelle caste de dirigeants riches. Finalement, les Hommes ont toujours utilisé les différences entres les Hommes pour justifier les horreurs commises : « celui-ci est de mon camp : alors nos lois le protègent », « celui-là n’est pas de mon camp : alors aucune de nos lois ne s’applique à lui ». Le principe est simple : diviser, pour massacrer. Mais les temps changent, et le monde rétrécit, et les peuples se mélangent, et les différences s’effacent, peu à peu ; même si, bien sûr, il y aura toujours des différences. Mais notre conscience de faire partie principalement, non pas d’un groupe ethnique, religieux, politique, etc, mais d’un groupe plus vaste : l’humanité, ont fait naître, peu à peu, la notion de droits universels, totalement incompatibles avec les lois de la Nature, où le plus fort (ou le mieux adapté à un biotope donné) fait disparaître les moins bien adaptés, soit par l’élimination directe, soit par une lente érosion des effectifs des seconds, par cause de concurrence alimentaire ou d’une meilleure résistance à un changement d’environnement. La Nature n’est pas tendre… Alors, dans tout ça, les crimes des Nazis dont Hannah Arendt va voir le procès, en 1961, étaient-ils inhumains ? Si l’on considère que l’adjectif « humain » s’applique à ce que les Hommes savent faire, font, couramment et régulièrement dans l’Histoire, ces crimes étaient parfaitement humains, hélas. Il n’y avait, dans cette horreur, que la dimension du massacre qui avait changé. Et encore… oublie-t-on le massacre de 35 millions d’indiens nord-américains en un siècle alors qu’il n’en reste, aujourd’hui, qu’un ou deux millions. Tout est relatif. Et la mort d’Européens semble avoir plus d’importance que la mort d’indiens (des sauvages !), voire même que la mort de millions de chinois lors de l’invasion de la Chine par le Japon. Mais les américains ont la mémoire courte… et la Chine est bien loin. De toute façon, l’Histoire n’est plus Européenne, si elle l’a jamais été. Notre nombrilisme européen nous a fait ignorer que l’Inde et la Chine ont été plus « avancés » que l’Europe pendant des siècles. Mais, par exemple, l’un de ces peuples a fait de la poudre noire des feux d’artifice alors qu’un autre de ces peuples en a fait des armes… Alors, pour revenir aux crimes perpétrés par les Nazis sous la direction d’Adolf Eichmann et dont Hannah Arendt a tiré une analyse qui a heurté ses concitoyens, était-ce « inhumain » ? Je ne le pense pas… C’était, hélas, parfaitement humain, parfaitement dans la lignée de toutes les horreurs perpétrées par l’Homme depuis… depuis toujours je le crains. Ce qui ne veut pas dire que les animaux ne sont pas capables de telles horreurs. Les chats, par exemple, aiment bien tuer « pour rien » lézards et souris, et même « jouer » avec eux, vifs ou morts. Mais il ne s’agit là que de d’une sorte d’entraînement à la chasse. Et puis, quelle différence fondamentale y-a-t-il entre : gazer, fournir des couvertures infectées par des maladies, faire mourir de faim, déplacer des population d’un coin à l’autre de l’Union Soviétique ? Juste une mécanisation et un perfectionnement que la technique aura rendus possibles. Qu’a donc fait Rome en détruisant Carthage ? « Delenda est Carthago ! » Mais les vaincus ont toujours tort, et l’Histoire est écrite par les vainqueurs. Les indiens d’Amérique, nord et sud réunis, éliminés par centaines de millions en cinq siècles, n’ont pas fait de procès aux Espagnols, Anglais, Français, Portugais, etc, qui sont venus les massacrer et prendre leurs terres. Pareil pour l’Afrique. Pour une fois, après la Seconde Guerre Mondiale, le Mal a été vaincu, reconnu, jugé, et condamné. Mais les japonais qui ont ramené de Chine et de Corée des milliers de femmes pour servir de prostituées n’ont jamais été jugés. Et on attend toujours que les Etats-Unis soient punis de l’utilisation au Vietnam (et au Laos, et ailleurs) des défoliants qui continuent encore de faire des victimes, nées difformes de parents intoxiqués par ce poison. Finalement, le Mal est partout. Mais ce que l’un considère comme le Mal est considéré comme « normal » par le peuple vainqueur. Finalement, c’est sans doute parce que les Américains n’ont jamais eu de guerre sur leur territoire (hormis la Guerre de Sécession) depuis leur création, qu’ils ont une vision « différente » du Mal et qu’ils le portent hors de leur territoire : la conscience de la souffrance d’autrui diminue avec la distance psychologique que nous avons avec cet autre : on frappe plus facilement sur un inconnu que sur un voisin. N’est-ce pas eux qui ont justifié leur intervention en Irak en faisant croire que Saddam Hussein disposait d' »armes de destruction massive » ? les mêmes qui ont employé des armes chimiques et des armes ignobles au Vietnam (napalm, sous-munitions tuant les enfants et les paysans dans leurs champs, mines, etc) ? Le Mal pour combattre le Mal. Aujourd’hui, au Vietnam, les gens vivent mieux, sous une dictature, et meurent plus facilement qu’en Europe de pollution dans les villes et d’accidents de la route… Et, en France, on multiplie les radars sur les routes alors qu’il y a bien plus de morts par accidents domestiques ou par suicide que par accident de voiture. Et, aux USA, on continue à laisser en vente libre des armes de guerre qui font plus de morts (accidents, meurtres, suicides) que les accidents de voiture. Et l’amiante dégagée par l’écroulement des Twin-Towers aura fait plus de morts parmi les pompiers et les habitants proches que de victimes de l’attentat. Et caetera. Mais quand cela cessera-t-il donc ? Jamais, je le crains… L’Homme, pour se préserver, pour protéger son groupe ethnique, religieux, social, n’hésite pas à se trouver de très bonnes raisons pour massacrer le voisin. Les bonnes intentions cèdent vite le pas face à la souffrance (faim, manque d’eau) et aux agressions, à cause de la nécessité de survivre, à cause de l’instinct de survie qui nous fait nous favoriser aux dépends de l’autre. Alors, faut-il désespérer ? Non, bien sûr. Puisque, de toute façon, tout ceci n’a aucune importance : nous mourrons tous, la Terre sera avalée par notre Soleil si une comète d’ici-là n’aura pas supprimé toute vie « intelligente » sur Terre, et l’Univers lui-même finira par se diluer et se refroidir totalement, ou bien il se recroquevillera et redeviendra un point unique d’une densité presqu’infinie. Alors, puisque rien n’a d’importance, je vais aller tranquillement déjeuner et profiter de la vie que le hasard m’a donnée. Je vais attendre que le soleil et la chaleur reviennent, pour aller marcher en montagne, pour faire des photos, pour oublier (temporairement) ma mortalité et (surtout) la très probable déchéance programmée de mes facultés physiques et/ou intellectuelles. Profitons de ce jour. Carpe Diem. Car on ne sait vraiment pas de quoi sera fait le lendemain. Et puis, après déjeuner, j’irai lire ce que Hannah Arendt a écrit suite au procès d’Eichmann.

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4 Réponses to “Les mots, le mal”

  1. Jane Says:

    Tu t’es perdu dans la montagne ?

    • trex58 Says:

      Non, non. Simplement, j’ai moins de temps libre pour tenir ce Blog. Alors, il y a des passages à vide. Mais, bon, j’aime toujours dire des bêtises ici ! 😉

  2. Jane Says:

    Faut-il pardonner à ceux qui ont fait mal ? Faut-il attendre qu’ils reconnaissent leur faute et qu’ils s’excusent ?

    • trex58 Says:

      « Faire mal ».

      Cela peut vouloir dire : ne pas respecter les règles d’une morale. Or, il y a mille et une morales de par ce monde… Et chaque morale s’applique à un groupe, et pas à ceux hors de ce groupe…

      Mais il y a des maux quasi universels, comme la douleur physique par exemple.

      Reste à savoir pourquoi ils ont « fait mal ». Par ignorance ? Par bêtise ? Par hasard ? Volontairement ? Parce qu’ils ont obéi aux fils de leur marionnette ? etc. Avant de « juger », il faut comprendre la cause de cette « mauvaise » action.

      Quant à pardonner… On ne peut le faire qu’après avoir soi-même « digéré » la douleur subie et avoir compris ce qui a poussé l’autre à faire mal. Et il faut aussi que l’autre comprenne les forces qui l’ont poussé à faire mal, et à se changer, pour ne plus recommencer. Mais, bon, cela prend du temps… Et certains sont incapables de s’extraire de leur vision étriquée du monde.
      Par exemple, aujourd’hui, insulter ou frapper un « pédé », cela semble devenir de plus en plus courant. Celui qui agit ainsi pense sans doute protéger ce qu’il pense être la « bonne » morale », celle en laquelle il croit. Le fait que d’autres puissent vivre sans la respecter lui est intolérable, en plus de se sentir supérieur en rabaissant d’autres personnes…

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