D’où vient le mal ?

Avant de me plonger (avec délices) dans le nouveau numéro de « Philosophie Magazine » qui, avec Hannah Arendt et ce titre, explore le mal, je peux essayer de donner ma compréhension actuelle.

Si, armé d’une batte de base-ball, je brise le bras d’un homme qui tire dans la foule, c’est bien.
Si, armé d’une batte de base-ball, je brise le bras d’un homme qui montre quelque chose de la main, c’est mal.
Quelle est la différence ? La brutalité et l’atteinte à l’intégrité physique d’autrui sont identiques pourtant.

Si, nouveau venu dans un pays, j’enfreins sans le savoir une règle particulière spécifique à ce pays, ne suis-je pas innocent ?
Si, connaissant parfaitement l’illégalité de mon geste mais le répétant jour après jour, suis-je coupable ?

Le Bien. Le Mal. La Morale.

Si nous étions seul sur Terre, il n’y aurait ni bien ni mal, pas de morale. La morale n’est là que pour permettre à un groupe humain de vivre ensemble, plus ou moins bien, afin que se perpétue le groupe. Ou, plutôt, pour revenir une fois encore à la cause première : les groupes humains/primates qui n’ont pas développé de « sens moral » ont disparu, par eux-mêmes, ou étouffés par d’autres groupes plus solides et plus prolifiques, dont ceux ayant développé ce sens moral. Car, si l’on permet à chacun de frapper voire tuer son prochain, le groupe ne durera pas bien longtemps… faute de membres vivants, ou parce qu’ils se seront enfuis du groupe pour survivre.

Eve a croqué la pomme. Plus la pomme de la connaissance que celle du sexe. Savoir change tout. Si je ne sais pas, je suis donc innocent !?!? Les fumeurs d’il y a 50 ans ne savaient pas bien qu’ils se tuaient à petit feu et tuaient leurs proches : ils étaient innocents. Alors que les fumeurs d’aujourd’hui savent le mal qu’ils font, à eux et à eux-même : ils sont coupables, des assassins.

Le mal. Frapper l’autre, c’est mal ! D’ailleurs, la Bible dit : « Tu ne tueras point ». Mouaisss cette phrase, de l’Ancien Testament, est le 5ème des commandements donnés par Dieu à Moïse (enfin… qu’ils disent !). En fait, cette phrase signifie : ne tues pas les autres membres de ta communauté. Mais, les autres, ceux qui ne suivent pas ton Dieu, tu peux les massacrer à loisir ! Et le peuple juif, à cette époque, ne s’est pas gêné pour massacrer les tribus voisines et/ou adverses à gogo, quand elle le pouvait, comme Jéricho. Le mal est donc relatif… Dans certains pays, il est commun de considérer qu’on peut frapper sa femme, la violer, voire même la tuer, sans être puni. Dans certaines sociétés, le fils doit obéir à son père, le cadet doit obéir à son aîné, quitte à y perdre la vie, si ce dernier le décide ; comme pour les deux frères tchétchènes qui ont ensanglanté le marathon de Boston, et qui ont indigné leur communauté par cette action contraire à leur morale, qui refuse le terrorisme. Morale bien plus lâche chez certains groupes, où l’on n’hésite pas à utiliser des personnes fragiles pour tuer, en leur faisant croire n’importe quoi, comme l’existence d’un Dieu et d’une vie après la mort (n’importe quoi !).

La Morale. La Morale n’existe pas par elle-même, et elle varie selon les pays, les cultures, les époques. C’est donc une notion toute relative, qui évolue sans cesse. Autrefois, il était immoral d’être homosexuel, et la société d’antan avait des solutions radicales pour cela : le bûcher. Aujourd’hui, après avoir été toléré, c’est en passe d’être considéré comme « normal », permis, même si c’est toujours marginal. Un jour, peut-être, les « bonnes moeurs » seront inversées : les masturbateurs, les partouseurs, les homosexuels, se moqueront de ceux qui encore voudront être hétérosexuels et monogames. Peut-être, pourquoi pas. Whatever works.

La morale peut être imposée par la société, par les structures qui dirigent la société. Ou bien elle peut être libre d’évoluer au gré de l’évolution de la façon de vivre ensemble des membres de la communauté. Mais, hélas, il semble que nous ayons besoins de repères, de guides, nous aidant à déterminer ce qui est « bien » de ce qui est « mal », et nous poussant à rejeter ceux qui sortent de ce cadre, ceux qui n’obéissent pas aux règles, écrites ou non, du groupe. Qui se ressemble s’assemble. Il est plus facile de vivre ensemble si l’on partage un corpus commun d’idées et de principes que si l’on passe son temps à débattre, ou à se battre, à propos de tout et de n’importe quoi parce que les avis sont très divergents. Là, encore, les groupes réunis autour d’idées stables communes ont probablement bénéficié d’un avantage évolutif par rapport aux groupes acceptant la diversité, même si ces derniers sont certainement plus créatifs que les premiers. Et l’on revient à notre capacité à gérer la diversité des autres. Et l’on voit le besoin de ressentir de faire partie d’un groupe, et donc que les autres, ceux qui ne sont pas dans le groupe, sont différents. Mais le monde a changé… et les groupes, autrefois isolés et petits, sont devenus inter-connectés et gigantesques. Dans la rue, au hasard de sa ville, on ne croise que peu de personnes qu’on connaît. Alors que, dans un village, on repère vite l’étranger (ami ou ennemi ?).

La morale : il y a aussi notre propre morale, ce que l’on considère comme étant bien ou mal. Une éthique personnelle, pas forcément en ligne avec sa famille, ses amis, la société dans laquelle on vit, mais qu’on garde en soi pour donner une direction à sa vie, des règles qu’on s’impose, inconsciemment (adaptation personnelle et inconsciente des règles extérieures) ou consciemment (refus de manger de la viande, par exemple).

Tout cela, finalement, est bien compliqué. On pourrait considérer que, dans toutes ses actions, il faut essayer de réduire la souffrance, physique et psychique, des autres, et de soi-même. Mais, d’une autre façon, notre nature est bien de souffrir, puisque ces souffrances, physiques et psychiques, nous sont indispensables pour vivre (la douleur physique nous permet de faire attention à notre corps, de le préserver, d’éviter qu’il s’abîme ; la souffrance psychique nous pousse à prendre soin des autres, qui nous sont chers ou proches), puisque c’est l’Evolution qui les a sélectionnées, comme terriblement efficaces pour permettre à des gènes de se perpétuer. La souffrance est naturelle, normale, hélas. Mais peut-elle est gratuite, créée volontairement, contre les autres ? Si l’on désire être encore dans la Nature : non ; les animaux ne se massacrent pas entre eux au point de risquer la disparition de leur espèce. Même si, parfois, les chimpanzés d’un groupe tuent le membre d’un autre groupe, il ne vont pas jusqu’à massacrer tout les membres de l’autre groupe. Ce que nous, êtres humains, savons parfaitement faire, depuis des millénaires, ayant multiplié les génocides. Ainsi, des peuples entiers ont été éliminés, comme les indiens du fin fond de l’Amérique du Sud, au bout de cette terre.

Quelle serait donc la morale (temporaire) de cette histoire ? Que, ton groupe, tu l’aime, ou tu le quitte. Qu’il te faut en partager les règles, imposées ou partagées, ou partir, ou bien ruser, et te cacher, en attendant des jours meilleurs, comme pour les homosexuels. Mais, de mon point de vue, le pire est de considérer que les règles actuelles sont parfaites, qu’il ne faut rien changer. Et, hélas, c’est ce que font ceux qui protestent contre le « mariage pour tous » : figer les règles et refuser l’évidence : les gens du même sexe qui vivent ensemble ne sont pas clairement plus déséquilibrés que les couples hétérosexuels ; ils ne sont donc pas un danger pour la société. Mais, par contre, pour ceux qui se sont construits sur l’idée de la présence du mal dans l’homosexualité, imposée par leurs parents et leur groupe social, c’est un déchirement intérieur de changer leur façon de penser. « Se remettre en cause ! Vous n’imaginez pas ?! Non seulement cela demanderait un travail considérable, et douloureux, mais c’est inacceptable ! » dirait celui/celle qui a peur du monde qui change et qui n’arrive pas à changer sa programmation d’origine…

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4 Réponses to “D’où vient le mal ?”

  1. Jane Says:

    « Un déchirement intérieur de changer leur façon de penser » mais aussi pour certains un déchirement intérieur de reconnaître le mal qu’ils ont fait donc il nie.

    Pour moi, le mal c’est l’abus de faiblesse, l’atteinte à l’intégrité physique et psychique d’une personne et pourquoi pas à tout être vivant et objets qui ne nous appartiennent pas. Pour le reste chacun est libre de penser et de faire ce qu’il veut de son corps.

    • trex58 Says:

      Où est la frontière de ceux à qui l’on se permet de faire du mal ? Cette frontière a longtemps bougé. Aujourd’hui, certaines personnes refusent de faire du mal à tout être vivant. Tout est possible. Simplement, celui qui fait trop de mal, ou du mal à ses proches ou ceux de son « groupe », risque bien de le payer.

      Tu donnes une belle et bonne définition, sauf que rien n’appartient vraiment à quelqu’un, et surtout pas un être vivant. Les esclaves, dans l’Antiquité, n’étaient pas toujours maltraités (s’ils faisaient leur boulot !) ; c’était un « partage » inéquitable du monde, mais les esclaves avaient des droits, et des devoirs…

      On pourrait aussi dire : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît », ce qui demande de se mettre à la place de l’autre. Et, se mettre à la place de l’autre, c’est sortir de sa vision égoïste, de voir le monde avec les yeux d’un autre. Expérience difficile… pour certains, mais fort enrichissante. En maternelle, primaire, il devrait y avoir de tels exercices : se mettre dans la peau d’une fille quand on est un garçon, et réciproquement, dans la peau d’un noir quand on est blanc, et réciproquement, dans la peau d’un handicapé quand on a toutes ses facultés, et comprendre que la réciproque est une douleur.

      • Jane Says:

        Je ne comprends pas qu’on puisse faire mal à quelqu’un. Même si je ne suis pas du genre à tendre l’autre joue !

      • trex58 Says:

        Le fait d’avoir soi-même subi des souffrances de la part d’autres personnes et de ne pas avoir « digéré » les conséquences psychologiques rend sans doute plus insensible à la douleur d’autrui. Et, si on ne comprend pas la douleur d’autrui, on peut lui faire mal sans s’en rendre compte ou sans que cela touche un « sens moral » atrophié. Ainsi, ceux qui sont insensibles à la douleur, en plus de se brûler et de se casser les os fréquemment, sont peut-être plus enclins à ne pas comprendre qu’ils font mal aux autres. De même pour les autistes, qui ne lisent pas les émotions des autres, voire même les leurs. Bref, pouvoir faire du mal à l’autre (en-dehors d’une crise de colère, ou sous l’effet d’un produit), c’est être mal adapté à vivre en société. Et, comme les femmes sont plus « sociables » que les hommes, la violence est plus de leur côté, en complément de leur force physique supérieure.

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