Perfect Mothers

Résumons : Lil et Roz ont grandi ensemble, toutes petites, en voisines, dans un hameau australien au bord de la mer. L’endroit est rocheux, sauvage. Lil et Roz ne sont pas lesbiennes. Elles ne sont pas non plus amoureuses l’une de l’autre. Simplement, elles n’imaginent pas vivre loin l’une de l’autre, et loin de ce lieu paradisiaque. La mer est bleue. Les forêts sont bien vertes. Lil et Roz sont blondes aux yeux bleu clair. Un jour, elles ont la quarantaine, et un garçon, fort, musclé, excellent nageur et surfeur, chacune. Et ces deux garçons ont vécu ensemble, vivant moitié-moitié chez leurs parents ou chez les parents de l’autre. Alors, quelque chose a grandi entre chacun des deux et la mère de l’autre. Ce qui leur arrive vers leurs 18 ans n’est pas un coup de folie, c’est la conclusion d’un amour pour la mère de l’autre qui a grandi dans leur adolescence. Et ce que chacun garde pour soi en général, les circonstances (un père mort il y a longtemps, un autre père parti à Sydney) le laissent naître. L’amour et le désir des garçons pour la mère de l’autre entraîne le désir et l’amour de chacune de ces femmes, seules. Est-ce possible ? Oui, car Doris Lessing dit avoir écrit son roman à partir d’une histoire qu’on lui a raconté. Est-ce probable ? Non, car il faut des circonstances, des lieux, qui s’y prêtent. Alors, le film, un moment, nous fait croire que ces deux liaisons croisées, contre-Nature, ne sont que temporaires, et que le temps qui passe plus vite sur le visage de ces deux mères, et la beauté fraîche des jeunes filles, vont y mettre un terme, forcément. Mais non. Le « mal » est fait, et l’amour reste bien vivant, malgré le gouffre qui va forcément grandir entre les jeunes hommes et ces femmes qui vieilliront plus vite, trop vite. Chacun de ces hommes va donc renoncer à une famille, avec des enfants, et respectable, « normale ». Ces quatre-là, qui partagent la pomme, chacun un quart, restent liés, avec des heurts, avec des tensions, mais sans jamais tomber dans le drame. L’un trouve une autre femme, qu’il épouse. Parce qu’il croyait un instant s’être libéré ? L’autre prend ce qui lui tombe sous la main, sans amour, et se fait piéger. Les deux deviennent mari, et père. Mais rien n’a changé en eux. L’attachement amoureux qui est né en eux dans leur enfance, puis leur adolescence, ne meurt pas. Au moins jusque là où s’arrête le film. Si, pour ces deux hommes, la possibilité de refonder une famille, d’avoir de nouveau des enfants, est possible, un jour lointain peut-être, pour ces deux femmes, la réalité d’être grand-mère disparaît. Elles ont l’amour, elles ont le sexe, mais elles perdent une dimension fondamentale de leur vie : câliner l’enfant de leur enfant. Et il me semble que c’est la plus grande perte. Car l’amour, qui n’est qu’une illusion, et le sexe, dont on se lasse peut-être, me semblent moins fondamentaux que la joie ressentie et donnée au contact d’un enfant qu’on voit grandir, qu’on aide à grandir, avec la distance du grand-parent. Enfin… il me semble.
En tout cas, le film est intéressant, bien joué, un bon scénario. On passe un moment « particulier », à se demander comment va se résoudre cette équation complexe, à se demander si ce qu’on voit sur l’écran est bien « moral », si c’est quelque chose que l’on peut vivre sans ressentir de grandes souffrances, voire de la honte, la crainte d’être découvert et d’être rejeté par la communauté. Encore une version de « Whatever works », de Woody Allen : tout est possible, tout est acceptable, s’il y a de l’amour, entre adultes consentants. Mais, bon, ici, il y a deux femmes, Marie et Hannah, dont la vie est bouleversée. L’une s’en remettra. Pour l’autre, c’est moins sûr. Car, lorsqu’on attend de son conjoint une attitude « normale », quel choc de voir qu’il a menti depuis le début, et qu’on n’a rien vu… Le risque est de perdre toute confiance en l’autre, en un autre possible. Bref, ce jeu est déséquilibré : pour quatre amants qui ont essayé de revenir dans la « normale » et qui, finalement, sont très bien comme ils sont, il y a deux femmes, et deux enfants, dont la vie est bouleversée. Ces deux petites filles, probablement, ne verront plus jamais leur père et leur grand-mère. Dure punition pour deux innocentes. Grand traumatisme de perdre ce qui leur semblait un paradis sans que leur mère puisse jamais leur expliquer la raison de la séparation d’avec leur père. Un grand secret, donc. Qui ne peut pas être dit, sous peine de honte. Donc, ma conclusion, c’est que l’image idyllique finale de ces quatre-là, sur le ponton, fait oublier le mal fait aux deux petites filles. Enfin, ce n’est qu’un film. Un film bien mené, et bien joué ! Un film intéressant pour se demander où passe la ligne de démarcation de la normalité. « Cross the line ! »

P.S. : Ce film parle aussi de trahison. Le premier trahi semble être Harold, le mari parti à Sydney. À moins qu’il ait initié le mouvement, à moins qu’il ait lui-même trahi le contrat non-dit avec sa femme et son fils : vouloir partir de ce lieu, postuler pour un poste lointain sans en parler à sa femme. À moins qu’il n’ait postulé que parce que, inconsciemment, il en avait un peu marre de sa vie avec Roz. Allez savoir. Il y a bien sûr ces deux jeunes femmes, Marie et Hannah, trahies et trompées depuis le début, ce qui est le pire sans doute. Mais qu’est-ce que la trahison ? sinon la rupture d’un contrat moral entre deux personnes ; à condition de partager la même morale… Finalement, ce qui est pratique dans une société dirigée par une religion, c’est que tout le monde partage la même morale : pas besoin d’en discuter, sauf dans les détails. Mais, justement, à ne plus réfléchir aux règles de cette morale, on finit par accepter des règles qui ne nous correspondent pas vraiment, et qui figent les relations. Par contre, l’absence de morale commune, si elle impose d’échanger entre tous pour comprendre ce qui, pour chacun, est possible, rend les choses compliquées… mais elle permet aux choses d’évoluer, de s’adapter aux changements. Et, comme chacun sait, la vie doit s’adapter pour survivre. Ces jours-ci, on voit des gens s’offenser contre le fait que d’autres, du même sexe, veuillent pouvoir se marier, parce que leur morale leur a inculqués, depuis la petite enfance, que les mariages se font entre personnes de sexes opposés. Mais, bon, que deux hommes ou deux femmes se marient, cela ne change pas leur vie, non ? cela ne fait que heurter et ébranler leur besoin d’une stabilité, de règles claires. Que deux homosexuels puissent se marier, cela ébranle leurs convictions, leurs certitudes : les voilà perdus, devant réfléchir (enfin !), ce dont ils n’ont plus l’habitude, les pauvres ;). Bref, que les gens fassent comme ils veulent, en matière de sexe et de couple, à condition que cela se fasse entre adultes consentants et sans nuire aux autres. Et, dans l’affaire du mariage homosexuel, les droits qui leur seraient donnés viendraient en déduction des droits des mariés hétérosexuels, non ? Mais, bon, combien de personnes du même sexe ont envie de se marier ? Beaucoup de bruit pour pas grand chose…

P.S. 2 : Ce film étudie la position opposée de la différence d’âge à laquelle on est habitué. Nous sommes habitués aux hommes, mûrs, voire bien mûrs (pourris, disait Desproges), qui lorgnent sur les femmes plus jeunes. Quelque part, par rapport à l’évolution, cela a un sens : un homme plus âgé a eu le temps de se faire une situation et il peut donc offrir un environnement stable à une femme pour pouvoir élever décemment des enfants, qui ont besoin de stabilité pour bien grandir. Mais c’est une façon utilitaire de voir les choses. Chez les Inuits, un homme et une femme s’associaient, puisqu’il fallait être au moins deux pour vivre dans le froid du Grand Nord. Alors, une femme mûre peut-elle coucher, aimer, un homme qui a 20 ans de moins ? Pourquoi pas ! Ca laissera plus de femmes jeunes pour les autres ! 😉

P.S. 3 : Ce film parle aussi d’inceste. Car, bien qu’il n’y ait aucun lien de parenté entre Roz et Lil, l’intimité de leur vie les a presque rendue soeurs. Rappelons-nous que, au Moyen-Âge en France, il était interdit aux parains/marraines d’avoir des relations sexuelles avec les enfants qu’ils parrainaient, sous peine de mort. L’inceste, ce n’est pas que toucher à un membre de sa lignée, c’est aussi avoir des relations sexuelles avec quelqu’un qui est comme un frère/soeur. Ce qui n’empêche pas la religion musulmane d’autoriser (voire d’imposer !) qu’une veuve épouse le frère du défunt, pour la protéger ! 😦 En fait pour la contrôler, pour éviter qu’elle soit une femme libre de ses moeurs, ce qui peut foutre le bordel dans les autres couples.

Pfffff Que tout ça est compliqué ! 😉

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8 Réponses to “Perfect Mothers”

  1. Jane Says:

    Pourquoi ce titre de film ? Un père amoureux d’une jeune fille est plus courant !

    • trex58 Says:

      L »une des deux femmes, Lil je crois, dit ces deux mots à un moment, en parlant d’être grand-mère.

  2. Une femme libre Says:

    Ben, voyons donc, c’est quoi cette idée que le petit-enfant est plus primordial et intéressant que l’amour et les joies du sexe? Ça vous vient d’où cette curieuse idée?

    • trex58 Says:

      Je dis plusieurs choses :
      – le besoin pour un enfant d’avoir un environnement clair et stable, avec une ou plusieurs personnes de référence, pour bien se construire.
      – le mal que fait un secret sur un enfant.
      – l’idée qu’il y a, dans sa vie, plusieurs choses importantes, qu’on croit indispensables puis auxquelles on s’habitue puis dont on se lasse, avant d’y reprendre goût. Mais il y a quand même une évolution, à cause de l’âge qui, souvent, nous fait perdre (ou les réduit) certaines de nos possibilités, comme faire l’amour, et il me semble que certaines choses perdent de leur importance, définitivement, pour laisser la place à d’autres choses, qu’on négligeait auparavant. Mais, bien sûr, cela dépend de l’histoire de chacun…

      L’amour, l’amour-passion, est un drôle de truc, qui va et qui vient, avec des hauts, et des bas.
      Les joies du sexe : la répétition les banalise, on s’y habitue. Et, quand on en est en manque, on en exagère les plaisirs. Non ?
      Quant à l’enfant qui grandit, et dont on peut être l’un des tuteurs, et dont on voit grandir et évoluer la personnalité (si on prête attention), c’est un lien fort et pérenne.

      Mais, bon… on peut aussi se foutre des enfants de ses enfants et chercher, jour après jour, la jouissance dans l’amour-passion-illusion et le sexe ! Cela dépend de l’histoire de chacun. Si sa vie a été pleine d’amour et de sexualité, on a sans doute envie de découvrir une nouvelle dimension de son existence. Sinon, on a envie de combler ce retard dont l’âge risque peut-être de nous priver, un jour, bientôt, qui sait ?

      Mais, bon… c’est comme l’homme riche qui dénigre les repas de tous les jours alors que son voisin pauvre en rêve.

  3. trex58 Says:

    J’ai ajouté 3 Post-Scriptum au billet, pour explorer d’autres sujets abordés dans le film.

  4. Jane Says:

    Devenir grand-parent est dans l’ordre des choses pour ceux qui ont des enfants. Je suis encore jeune pour penser à cette étape de la vie. Il y en a une autre avant, c’est celle où les enfants quittent la maison, c’est peut-être retrouver une liberté perdue.

    • trex58 Says:

      Retrouver une liberté perdue, ou faire face au vide et devoir s’inventer une nouvelle façon de vivre.

      Nos vies sont ponctuées d’étapes, provoquant un changement parfois douloureux, difficile, ou simplement l’occasion de se renouveler et/ou de découvrir une nouvelle facette de cette vie.

      À chaque étape de la vie doit correspondre un rite, une cérémonie, marquant la transition, forçant de quitter sa vieille peau et d’accepter la nouvelle.

      Mes enfants sont partis, loin je trouve. Je me retrouve seul, avec l’impression d’être redevenu étudiant, avec beaucoup de liberté, mais avec l’avenir derrière moi. Mais, bon, il y a toujours de nouveaux territoires à explorer… 😉

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