Quelle photographie aujourd’hui ?

Ce qui compte, pour une oeuvre d’art, c’est l’émotion. L’émotion qu’on ressent en la regardant. Et je trouve que c’est comme pour un parfum ou un vin, voire la musique. Pour un parfum, il y a un premier contact olfactif lorsqu’on dépose le parfum sur sa peau. Puis, dans les heures qui suivent, il y a une « longueur », un parfum qui tient la distance. Pour un vin, il y a d’abord la couleur, le parfum, la sensation en bouche, puis sa « longueur » en bouche, qui perdure quelques instants. Pour la musique, il y a des chansons qui sont plaisantes, mais dont on se lasse vite, et d’autres qui nous poussent à les explorer longuement, encore et encore, pour dépasser le premier niveau et s’enfoncer dans les subtilités, dans ces si légères variations qui captivent et surprennent notre cerveau musical. J’oserais même faire une comparaison avec une femme (ou un homme pour une femme !), mais je risquerais de détourner votre attention vers d’autres horizons… Pour une photographie, c’est pareil. Il doit y avoir une première impression, de surprise, d’intérêt, de curiosité, ou de plénitude, voire de zénitude. Puis, ensuite, lorsqu’on s’est habitué à l’image, lorsque l’effet de nouveauté s’est évaporé, il faut que l’image continue à nous « plaire ». C’est comme la différence entre plaisir et bonheur : le plaisir est bref, le bonheur est dans la longueur. Mais… qu’est-ce que veut dire « plaire » ? Il s’agit de beauté, bien sûr. Mais qu’est-ce que la beauté ? La beauté n’existe pas intrinsèquement. La beauté vient de l’adéquation d’une forme avec notre système mental, qui s’est longuement et lentement construit, par une longue éducation, ou par des habitudes, ou par des traditions. Il y a peut-être des formes ou structures qui sont universelles et intemporelles. Et il y a des formes ou structures qui sont propres à une culture, à une civilisation, à un pays, à une époque. Une photo prise par un japonais cultivé risque bien de ne pas être appréciée par la plupart des occidentaux, ceux qui n’ont rien regardé d’autre que les productions de leur pays. Et inversement entre un photographe français et un japonais, ou un chinois, ou un américain. Mais, malgré tout, il y a des oeuvres qui sont « comprises » par tous, comme la beauté des paysages ou des femmes. Et, à notre époque, les frontières culturelles s’estompent. Les cultures se mélangent. Les esprits s’ouvrent aux autres façons de voir le monde. Chacun est amené à revisiter sa façon de regarder le monde et de la reconsidérer, séparant ce qu’il a reçu en héritage, sans le choisir, de ce qu’il aime « vraiment ». Et il est bien difficile de savoir ce qui vient « vraiment » de nous, et ce que nous avons absorbé sans le passer au filtre de notre émotivité à la beauté. Bref, c’est compliqué… Mais on peut essayer de se demander, face à une photo : pourquoi me plaît-elle ? Même si je ne suis pas un photographe professionnel, j’ai vu beaucoup de photos… sur le Web, dans les revues, dans des expositions. Cela suffit-il pour que je m’arroge le droit de donner mon avis sur des photos et dire qu’elles sont « belles », vides, nulles, ou moches ? La critique est aisée… mais je fais aussi des photos. Et, face à certaines photos, j’aimerais en avoir été l’auteur…, ou je me dis que jamais je ne saurais faire une photo s’en approchant, ou cela m’inspire pour – à ma façon – reprendre l’idée. En photographie, on n’invente plus grand chose (de beau), à part lorsqu’on glisse vers le numérique (images de 30GO, PhotoShop) et vers quelque chose de différents (ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas intéressant, ni beau). Mais il est toujours nécessaire de regarder ce qu’on fait les photographes que l’histoire a retenu, de regarder aussi ceux que quelques rares amateurs ont sauvés, de comprendre pourquoi on aime l’image, et d’essayer d’intégrer cette influence dans ce qu’on fait. Bien sûr, beaucoup de photos anciennes (mais pas forcément très anciennes) sont marquées par cette distance temporelle qui fait qu’il est désormais impossible de la refaire, tellement le monde a changé, à moins de trouver de par le monde quelque lieu qui n’a pas été bouleversé par les changements (architecture, vêtements, coiffure, villes, etc). Ces photos, qui ont enregistré un passé suffisamment vieux (20 ans au moins ?) pour qu’on le ressente au premier coup d’oeil, touchent à notre mélancolie, à notre nostalgie, puisqu’elles évoquent souvent un temps de notre jeunesse, de notre adolescence, voire de notre enfance. Pour moi, la télévision a commencé en Noir & Blanc. La photographie aussi. Alors que, pour beaucoup de jeunes photographes, le monde est en couleurs, violentes, acidulées, ou pastel, ou irréelles. Alors, comment faire de « belles » photographies aujourd’hui ? Je vois deux solutions : s’interdire de regarder les photos des autres et explorer SA voie, ou regarder toutes les idées qui explosent autour de soi et partout dans le monde et ressentir le désir de créer aussi, la tête pleine d’images qui se mélangent avec l’unicité de notre vie, afin de créer aussi de la beauté. J’ai choisi la seconde voie. Car, si je désire créer de la beauté, la beauté créée par les autres nourrit mon bonheur et mon désir d’ajouter ma propre pincée de beauté. Pour quoi faire ? Pour rien, bien sûr, puisque la vie est absurde et que, de toutes ces photographies prises chaque jour en 2013 et diffusées sur le Web, on se souviendra de peu d’entre elles, dans 20 ans, dans 40 ans, dans 100 ans. Quand je ne serai plus. Et puis, il y aura bien un temps où l’humanité disparaîtra, avec toutes ses « oeuvres » ; non ? 😉
Hic et nunc. Ici et maintenant. Le plaisir de la photo, pour un photographe, c’est quand il appuie sur le déclencheur et qu’il se demande si la photo sera « belle ». Ha ha ha ! 🙂

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