Fin de cycle

Ma mère est à l’hôpital, à 340km d’ici. 89 ans en décembre. Je l’ai vue vendredi passé. Nous avons discuté un moment. Elle m’a demandé, comme je lui disais que j’habite à Grenoble, si je connaissais son fils…
Elle a dû avoir un malaise chez elle, elle a dû tomber et ne pas pouvoir se relever, et elle est restée plusieurs jours sans manger ni boire. Pendant ce temps, j’étais dans le sud, à prendre du bon temps. Son silence au téléphone m’inquiétait un peu, mais j’étais heureux aussi d’avoir droit à une pause, à ne pas avoir encore ces « discussions » inutiles où j’essayais de la convaincre que cette « petite fille » dans son lit n’était qu’une poupée, qui ne pouvait donc ni parler ni manger… Heureusement, le livreur passait ce jour-là, et le gardien a appelé les pompiers. Elle était encore consciente et a pu parler, faiblement. Bon sang, ce qu’elle est costaude.
Son esprit s’est encore un peu plus « évaporé ». Surtout, sa mémoire à court terme ne fonctionne plus. Elle vit dans son passé. Enfin, je ne sais pas très bien de quoi elle a vraiment encore conscience. Des éclairs fugaces de lucidité, peut-être. Et ça ne va pas s’améliorer, maintenant qu’il est certain qu’elle ne peut plus vivre chez elle.
Après avoir arraché le cadenas placé par les pompiers, j’ai dû fouiller l’appartement, pour retrouver son trousseau de clefs, qu’elle cachait. Et, parmi les journaux, les publicités, et une multitude de papiers sans importance, j’ai trouvé et rassemblé une partie des papiers et photos anciens qu’elle devait relire et regarder de nouveau et qu’elle avait donc mélangés avec le reste. Trois sacs de photos et de papiers, et quelques bijoux de pacotille ou anciens. Et il en reste encore. Il me faudra y retourner, et rassembler tous les papiers « importants », c’est-à-dire ceux qui me donnent des pistes sur sa vie, et donc sur la mienne.
Et, dans son secrétaire, deux cahiers en partie remplis de son écriture, qui commencent deux ans avant ma naissance, et qui continuent, après une longue pause, juste après le suicide de mon père. Quand il était chez son épouse, ma mère lui écrivait… dans son cahier, exprimant sa douleur de si peu pouvoir le voir, et son attente, et son amour. Et, juste après la mort de mon père, elle lui parle encore.
C’est émouvant, très émouvant, de lire les pensées, simples, de sa mère, qui parle de l’absence de son amant, qui sera mon père, puis son mari. Il y a même une « lettre » où elle parle de moi, dans son ventre, qui bouge trop, et qu’elle doit donc cesser de boire du café peut-être.
J’ai lu peu de « lettres » encore. Des « lettres » que mon père n’a jamais dû lire.
Et cette femme, qui a aimé, désiré, pleuré, ri, joui, enfanté, pleuré encore, elle tient encore, même si – peu à peu – elle s’évapore, avant de mourir un jour, dans une maison de retraite, loin de son monde disparu, seule sans doute. L’éclatement des familles fait que les « anciens » sont séparés de leurs enfants, de leurs petits-enfants : la fin de leur vie leur est volée, car ils sont livrés à la solitude, à l’éloignement. Pour ma mère, elle s’était enfermée, déprimée par le chagrin de la maladie puis de la mort de mon père. Et elle n’avait plus guère communiqué avec moi, sauf dans ces dernières années, si peu de temps avant de commencer à « perdre la tête », me livrant quelques secrets de sa vie, comme les circonstances de la conception de sa fille.
C’est notre « condition humaine » : savoir que nous allons mourir et se souvenir des moments heureux et savoir qu’il n’y en aura plus.
Dans ces quelques premières lettres que j’ai commencé à lire, elle y exprime ses sentiments pour mon père, et les heurts entre eux, et l’attente de la maîtresse amoureuse de l’homme marié et déjà père de quatre enfants.
Histoire banale, hélas. Mais si émouvante, pour moi, mais aussi pour tous. Car tous, nous cherchons le bonheur, le bonheur à serrer une tête aimée sur ses genoux.
Lire ces « lettres » va être difficile. Mais, ainsi, je reprends contact avec elle.
Il est émouvant que je la découvre, par ces « lettres » de quand elle avait 33, 35 et 48 ans et ces photos de belle jeune femme sexy, portant en 1943 un short ultra-court, avec un chemisier bien garni, alors qu’aujourd’hui elle a ratatiné.
Qu’il est difficile de vivre.
Qu’il est long de vivre et de mourir, parfois.

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4 Réponses to “Fin de cycle”

  1. Une femme libre Says:

    C’est bien que vous lisiez tout ça maintenant, pendant qu’elle est encore vivante et que vous pouvez l’entourer de votre tendresse. Qu’elle vous reconnaisse ou pas a peu d’importance, l’affection, le toucher, c’est nécessaire et vous pouvez adoucir sa fin de vie. C’est un privilège et vous serez heureux de l’avoir fait. J’ai cru comprendre que la relation avec votre mère était complexe et pas évidente. Mais dans le plus concret du concret, elle a besoin de vous ici et maintenant et vous pouvez vous arranger pour être là le plus souvent possible. Quand on veut, on peut. Vous le ferez pour elle mais vous le ferez surtout pour vous.

    • trex58 Says:

      Oui. Vous avez dit ce qu’il fallait dire. Même si je me pose des questions sur le droit que j’ai de lire ces lettres et cahiers « intimes ». Mais cela me permet de mieux comprendre quelle a été sa vie.

      « relation complexe » ? Hummm Je ne me souviens de pratiquement rien avant mes 8 ans… Une image quand j’étais dans le berceau, quelques images de la maternelle, et le marchand de journaux où j’allais acheter Spirou. Et, longtemps après, j’ai cru comprendre que ma mère avait fait croire un certain temps que j’étais le fils d’une soeur vivant en Afrique… et que ma grand-mère s’est occupée de moi quelques temps. Rien de bien extraordinaire à l’époque. Mais ce blanc dans mes souvenirs, c’est embêtant… Et elle n’a pas voulu nous voir, moi et ma famille, pendant plusieurs années… Et mes enfants ne l’ont vue même pas 24h dans leur vie… parce qu’elle disait les préférer en photo… cachant probablement une douleur en elle.

      « adoucir sa fin de vie » ? Je vais essayer… mais ce n’est pas facile quand on habite à 300km. Apparemment, pour des raisons de manque de place près de chez moi et parce que l’hôpital a de l’influence près de Clermont-Fd, elle serait placée par là-bas avant de programmer un transfert plus près.
      Mais, ce qui est difficile, c’est de rester près de quelqu’un auprès de qui aucune conversation n’est possible… Même avec beaucoup de patience, je craque rapidement… Enfin, oui, j’irai trier et vider son appartement… et j’irai la voir.

  2. Encolie Says:

    Je te recommande la lecture très émouvante suivante : « Les couleurs de l’oubli », de François Arnold et Jean-Claude Ameisen.
    On le trouve facilement en bibliothèque je pense. Cela a changé mon regard sur les gens atteints de ces maladies diverses qui affectent la mémoire. Il faut aimer jusqu’au bout, c’est dur et parfois doux quand on oublie d’être exigeant avec ce parent. Il n’est plus en mesure de réparer, il faut lâcher.
    Je partage l’avis du commentaire ci-dessus. tu as la chance de pouvoir lire les lettres de son vivant. Peut-être lui en parler tout bas, même si tu penses qu’elle ne peut pas te comprendre.
    Courage en tous cas. On pense à toi.

    • trex58 Says:

      J’ai déjà tant de livres chez moi à lire… Je verrai de quoi il parle.
      Je n’ai aucun désir d’être exigeant avec elle. J’ai bien compris que le mal qu’elle m’a fait, elle l’a fait inconsciemment, sous la pression d’une vie et d’une douleur difficiles à supporter. Elle a essayé de faire de son mieux… et je suis parti loin, sans avoir saisi l’importance de ce lien. Je ne peux que l’aider, un peu.
      Je pense qu’elle peut comprendre ce que je lui dis. Mais, le problème, c’est que, 15 secondes plus tard, elle a oublié ce que je lui avais dit…
      Bon, je vais ranger un peu ces lettres… toutes mélangées avec d’autres lettres, qui n’ont rien à voir, probablement concernant sa tante, qu’elle a dû beaucoup aimer.

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