Tolérance

Peu de gens connaissent le sens véritable du mot « tolérance ». Beaucoup croient qu’il s’agit d’une vertu : plus on serait tolérant, et mieux ce serait. Certains sont même très fiers de dire qu’ils sont tolérants, c’est-à-dire qu’ils acceptent la différence, toutes les différences… sans réfléchir. Pourtant, en réfléchissant un peu, on se rend vite compte qu’on ne peut pas tolérer l’intolérable. C’est-à-dire qu’il y a des idées, des actes, des personnes, qu’on ne peut pas tolérer. Comme la haine, ou le racisme, ou la violence. Ou comme un niveau d’agressivité ou d’envahissement de l’autre qui dépasse les bornes. C’est-à-dire qu’il y a un seuil, une limite, au-delà de laquelle il n’est plus possible de tolérer sans se mettre en danger, sans que l’équilibre de l’harmonie générale soit mis en danger. Reste à trouver cette limite.
« Tolérance » vient du verbe tolérer, qui signifie : accepter de ne pas agir contre quelque chose (qu’on juge potentiellement dangereux ou nuisible) tant que ce quelque chose n’est pas vraiment (ou trop) dangereux (ou nuisible), tant qu’on pense qu’il vaut mieux le supporter que l’affronter, parce que l’affronter génèrerait plus de mal qu’il n’en cause actuellement, ou bien parce que l’effort n’en vaut pas (encore) la peine, ou parce qu’on pense qu’il ne dépassera jamais les limites. On tolère donc quelque chose qu’on juge négatif : on a donc porté un jugement sur l’autre, et tout jugement requiert de connaître l’accusé et de l’écouter plaider sa défense. Être tolérant n’est donc pas tout accepter, ce qui serait naïf, dangereux, et stupide, mais tellement simple : accepter les idées et les gens différents, sans réfléchir. Alors que la vraie tolérance impose de se questionner sur l’autre, et donc sur soi-même : ces idées, ces actes, cette personne, que je juge négatifs, mauvais, voire dangereux, le sont-ils vraiment ? Mon jugement est-il juste ? Ai-je vraiment fait tous les efforts nécessaires pour avoir la certitude que je le juge avec discernement et justice ? Ai-je manqué de courage pour l’affronter ? Pour le savoir, il faut donc se questionner, se renseigner, réfléchir. Mais cela ne suffit pas. Pour savoir si l’autre est vraiment dangereux, il faut le connaître, il faut comprendre comment il fonctionne et ce qui le motive. Il faut donc aller vers lui, avec prudence, mais avec résolution, et lui parler, pour le connaître : dialoguer avec lui. Et il faut aussi avoir conscience qu’il peut nous changer, qu’il peut radicalement nous faire changer d’avis car, bien sûr, il y a toujours la possibilité qu’on se trompe sur l’autre, et que ce qu’on juge négatif ne le soit pas, car on a mal compris ce qui le pousse et ce qu’il dit ou désire, car nos peurs et nos craintes nous font interpréter ses actes d’une façon négative, ou bien encore parce que lui-même ne trouvait pas jusqu’à présent les mots pour s’expliquer. Pour le savoir, il y a deux choses à faire : réfléchir, lire (beaucoup, et de tout), développer sa connaissance du fonctionnement de l’autre (et donc de soi-même), se poser des questions sur les motivations possibles de l’autre ; et il faut aller vers l’autre, pour le connaître et comprendre ce qui le motive.
Pour pouvoir vraiment tolérer dans le sens « moderne » du mot, c’est-à-dire accepter les différences (tant qu’elles ne sont pas vraiment dangereuses), il faut une démarche active : comprendre et prendre contact, dialoguer avec l’autre, plutôt qu’accepter passivement l’autre.
La tolérance n’est pas l’acceptation passive et naïve de l’autre. La tolérance est une réflexion permanente sur le monde qui nous entoure, et donc sur nous-même.

Publicités

Étiquettes :

2 Réponses to “Tolérance”

  1. Encolie Says:

    Voilà un bel article qu’il faudrait relire à chaque fois que l’on sent que l’on flanche ! Je recommande le traité de Comte Sponville sur le sujet.
    Il faudrait aussi faire le lien avec la vision du « non agir » des croyances orientales. C’est la même source de compréhension dans un développement hors du cadre judéo-chrétien.
    En tous cas ta dernière phrase est la base de ma foi et mon vécu quotidien. Une broderie personnelle qui ne prend jamais fin.
    Bien à toi.

  2. trex58 Says:

    Je ne suis pas certain que CS a la même définition de la « Tolérance » que celle que je donne ici. D’après : http://www.cafe-philo.eu/pps_files/tolerance_diapo.pps , qui parle de son livre sur les vertus, CS considère que c’est une vertu. Peut-être bien qu’il a raison, soyons tolérant ! 😉 Mais je préfère cette citation de Karl Popper :

    « Moins connu est le paradoxe de la tolérance : La tolérance illimitée doit mener à la disparition de la tolérance. Si nous étendons la tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas disposés à défendre une société tolérante contre l’impact de l’intolérant, alors le tolérant sera détruit, et la tolérance avec lui.
    (…) nous devrions revendiquer le droit de les supprimer (les intolérants), au besoin, même par la force (…)
    Nous devrions donc revendiquer, au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer l’intolérant. »

    Donc, je suis persuadé que la tolérance, telle que les gens la comprennent ces temps-ci est une connerie : accepter l’autre telle qu’il est, sans réfléchir. Face à une différence, il nous faut réfléchir pour comprendre ce qui est différent, pourquoi cela nous touche, et nous demander qui des deux a raison. Cela demande donc une intense réflexion, à pratiquer à chaque instant. Mais, pour que notre cerveau puisse mener en permanence de telles réflexions et évaluations, il faut un entraînement ! et être en pleine forme, et être calme, dans l’équanimité.
    Bref, pour savoir si nous avons raison de tolérer, et jusqu’où il faut tolérer, il faut utiliser son cerveau ! au lieu d’agir comme une plante verte et de dire Amen ! à tout ce que dit l’autre.

    Le « non-agir »… En « non-agissant », les moines du Tibet se sont laissés massacrer… Enfin, une partie d’entre eux. Mais je ne fais pas l’apologie du bouddhisme tibétain ! qui n’était qu’une forme différente de la complicité noblesse & église qu’on voyait en France sous nos bons rois pour utiliser et écraser le peuple.
    Hummm Je manque de culture dans ce domaine-là. Si « non-agir » consiste à se laisser massacrer et donc à laisser éradiquer les idées qu’on porte, ce n’est pas très efficace… Si, par contre, c’est du « non-agir » réfléchi à la Gandhi, ça a un sens plus fort.

    Oui. La différence entre un imbécile croyant et un croyant intelligent, c’est bien ce que tu dis : l’imbécile absorbe et répète bêtement ce que les textes disent (sans voir les paraboles…), alors que l’intelligent a pris conscience qu’il n’y a pas de vérité définitive et qu’il faut toujours réfléchir et se remettre en cause. Sauf que, comme les ânes, comme les psykks par exemple, il y a un moment, en avançant en âge, où l’on a du mal à changer ! ses pensées, et ses actes. Or, continuer à se poser des questions (et donc rester curieux), c’est la meilleur façon pour ne pas vieillir ! 😉

    Bref, je ne suis pas certain de faire l’unanimité sur cette définition (incomplète).
    Ainsi, j’ai oublié de dire que, à vouloir être tolérant, on risque de tomber dans la condescendance… se sentir supérieur à l’autre parce qu’on a la capacité d’analyser (enfin, on pense l’avoir !) la différence et qu’on juge qu’elle nous est favorable. Bref, il est bien difficile de « juger » ce qui est « bien » ou « mal », parce que cela touche à la morale, qui n’est pas universelle et varie même d’une personne à l’autre. Reste à savoir à quel moment il faut arrêter de laisser-faire pour que la balance du « bien » ne penche pas du mauvais côté. C’est quoi le « bien » ? Zut ! J’ai l’impression que, en voulant définir la tolérance, il faudrait écrire un gros bouquin de philosophie ! 😉

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :