Le temps

Le temps « qui passe ». Et pas le temps « qu’il fait ».
Le sujet principal du magazine « Philosophie » de ce mois, c’est : « L’homme débordé ».
Beaucoup d’entre nous sommes accablés de tâches, au travail ou à la maison, et de désirs, que nous n’arrivons pas à réaliser. De tout ce que nous devons ou voulons faire, chaque jour, nous devons en reporter une partie au lendemain, nous poussant à désirer être déjà à ce « demain » et donc mal-à-l’aise dans ce moment présent. D’autre part, le flux incessant d’informations et le renouvellement constant de notre intérêt pour de nouveaux sujets, grâce à la profusion de nouveautés et grâce à la facilité d’y accéder, nous emportent en avant, fuyant ce présent pour être déjà dans le proche futur, avalés par tout ce à quoi nous pensons qui adviendra « après », après l’instant présent.
Une fuite en avant. Une chute perpétuelle vers le futur, et donc vers la mort. Nous sommes aspirés vers l’avant, donc moins présents dans le présent, donc moins attentifs à ce présent, qui devient moins palpable, moins riche. Un peu comme la sensation de satiété lors d’un repas : à manger trop vite, on ne se rend pas compte qu’on mange. Manger lentement, en conscience de chaque bouchée, attentif aux goûts, aux saveurs, aux odeurs, attentif à l’essence de notre vie : respirer, manger.
Ralentir, faire moins de choses (mais pas pour les faire « mieux »), ce serait la solution ?
Quand on ne fait rien, comme rester allongé dans l’herbe à regarder passer les oiseaux et les nuages, le temps « passe moins vite ». Quand, sans rien d’urgent à faire, sans rien dont on se reprocherait de ne pas le faire, sans rien qu’on voudrait faire pour avoir l’impression de « remplir » sa vie, on est mieux. Ainsi, consacrer sa journée à une marche en montagne, seul, sans se dire qu’on pourrait aussi la passer à lire, ou à voir des amis, est libérateur, génère un plaisir d’être. Comme lorsqu’on est en vacances, dans un même lieu, pour un long séjour, avec du temps pour faire plein de choses, ou peu de choses parce que – finalement – les jours se succèdent sans appartenir à des semaines ou à un planning, et qu’on se laisse aller à retrouver un rythme calme et tranquille : juste s’occuper du quotidien (courses, repas, etc) et alterner les visites avec les longs moments tranquilles dans un lieu tranquille (qui deviennent bien rares, non ?). C’est ce souvenir que j’ai des vacances que je passais, enfant, à la mer : une longue période, un temps infini presque, où rien n’avait d’importance, sinon le déroulement tranquille d’occupations simples : aller à la plage, faire la sieste, lire, aller au port, découvrir la pinède vide de vacanciers, sans responsabilités oppressantes d’adulte et sans la conscience prégnante du temps qui passe et qui nous rapproche d’une fin inéluctable, et donc sans le besoin impérieux mais idiot de « faire » quelque chose de ce temps qui, de toute façon, ne mène à rien, sinon les traces que nous laissons chez ceux qui nous survivent.
Qu’est-ce que le temps ? Est-ce l’écoulement des secondes égrenées par nos montres ou par les horloges atomiques ? Notre esprit se moque bien de ce temps-là. Notre esprit mesure le temps à l’intensité de notre présence à lui, à l’intensité de notre attention à ce qui se passe. Notre vie est plus riche si nous portons une attention consciente et calme à ce qui se passe autour de nous et en nous, me semble-t-il. Soit concentré dans une activité que je décide, soit attentif dans l’observation de ce qui m’entoure, comme ce coucher de soleil sur le Vercors tout-à-l’heure en attendant inutilement qu’ELLE arrive et d’essayer de lui parler, les nuages rosis par le soleil déjà disparu derrière le Moucherotte, et les corneilles traversant le ciel, avec un air frais encore mais enfin supportable.
Lorsque je parcours les différentes pages Web (Blogs, revues, etc) qui m’intéressent, je cours d’un sujet à l’autre, et le temps passe bien vite et j’arrive à minuit, fatigué, mais vidé. Lorsque je lis, oubliant le temps, j’arrive à minuit, fatigué, mais plein d’une concentration sur quelque chose. Ou bien, lorsque j’écoute de la musique, comme « Accueille-moi paysage », de JLMurat dans Taormina, que j’écoute en boucle, j’oublie aussi le temps, emporté par le rythme, la mélodie, la tonalité de la musique et de la voix, intrigué par ce texte bizarre qui semble parler de la mort.
Mais, seul, sans interaction avec autrui, en manque de l’autre, le temps me brûle aussi. Ce temps « vide » me fait souffrir, par le manque de l’autre, dans cette sensation de ne pas exister, cette sensation d’une vie vide de sens s’il n’y a pas un lien fort et profond avec un (ou une) autre, à portée, qui a envie et besoin lui/elle aussi de ce lien.
La solitude fait redouter le temps, qui égrène la souffrance de ne pas être « relié » à l’autre, comme dans la chanson « le fil » de Souchon. Dans ce temps qui passe et nous engloutit, il semble que la seule façon valable de vivre soit à deux, illusion ?
Il est émouvant aussi de lire ce qu’un philosophe de 85 ans dit sur le temps qu’il lui reste à vivre et qu’il consacre à … survivre. Dans ce temps qui passe, et nous absorbe, nous essayons de « vivre » vraiment, sans très bien savoir ce que cela veut dire. S’agit-il de multiplier les expériences ? de se retirer dans un monastère ? de parcourir le monde ? ou de créer des liens, de vrais liens, avec d’autres ? Comme des naufragés s’accrochant les uns aux autres dans l’attente d’être engloutis, les uns après les autres.
Lorsque j’ai du temps, je le gaspille… Lorsque je manque de temps, je me presse de faire ce que j’aurais dû faire avant pour être tranquille maintenant. Les distractions, aussi, sont là pour nous éviter de penser à la réalité : la futilité de tout et la fin inéluctable. Que faire qui vaille la peine ? Le « présent serait le maximum de la présence » ?
Le « vrai » temps, c’est l’improvisation peut-être : le « swing ». Moduler les instants en improvisant sur une trame choisie et qu’on varie constamment, au gré de ses sentiments et émotions, libéré des contraintes des rythmes qu’on nous impose.
En tout cas, le temps a passé vite, et il est minuit moins une. Ma citrouille se transforme. Je vais éteindre le PC et retrouver le sommeil. Dormir, une perte de temps ? 😉 Ecrire, une perte de temps ? 😉 Perdre son temps, n’est-ce pas se retrouver, en étant plus attentif à soi-même ?
Allez ! Au lit ! Ouste !

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