D’autres vies que la mienne

C’est ma fille qui m’a recommandé de lire ce livre. Il parle de malheurs, de malades, de cancers, de la mort. Toute ressemblance avec ce que notre famille a vécu, il y a 5 ans, n’est pas une coïncidence. Ce livre parle du cancer, de ceux qui luttent, de ceux qui meurent. Et de ceux qui restent.
Il est étrange ce livre. L’auteur, pour l’écrire, en l’écrivant, s’est changé lui-même. De voir les malheurs des autres, de rentrer si profondément dans la vie des autres, il en a oublié, il a perdu, ses démons, qui l’empêchaient de bien vivre, d’être heureux.
Le cancer, partie de nous qui s’échappe, se libère, et envahit, jusqu’à étouffer son jumeau. Et les cancéreux, à qui on annonce, plus ou moins, que c’est inéluctable, qu’il n’y a rien à faire, à part essayer de prolonger un semblant de vie le plus longtemps possible. Ou les cancéreux qui gagnent la bataille mais perdent, dans la lutte, une partie de leur corps.
Le cancer a tué mon épouse. La chimiothérapie et les métastases lui ont enlevé la mémoire et une partie de sa conscience, et elle est partie plusieurs mois avant de mourir. Finalement, ces derniers mois, je vois le même phénomène chez ma mère, dont la mémoire à court terme s’évapore, et qui me parle de la sienne, qui voudrait vendre sa maison, et qui est morte déjà depuis 30 ans.
La vie est une salope. Mais, bon, c’est la vie. On naît, on s’y habitue, on finit par croire un peu – comme des enfants – que c’est pour toujours, et puis, à force de voir partir d’autres qu’on a connus, on finit par se dire que ça devrait, fatalement, nous arriver aussi, un jour, le plus tard possible. Quand on est déjà un peu avancé en âge, comme moi, c’est pénible, mais on a déjà bien vécu. Mais quand, comme pour ma fille et mon fils peut-être, il y a une hérédité génétique possible qui plane et menace, en attendant le verdict de l’analyse génétique, c’est plus que pénible, cela fait peur, ou cela pousse à vivre, à profiter de la vie présente plutôt que de penser, trop tôt, à s’assurer une vie future tranquille, peut-être, plus tard, si tout va bien. Alors, de Singapour, elle pourra visiter la Thaïlande et ses îles pour touristes au sud, et d’autres « paradis » jouissant du soleil.
« It’s better to burn than to fade to grey » dit une chanson d’An Pierlé, que j’aime bien. Je ne sais pas si c’est bien vrai… mais, comme toujours, il faut savoir trouver le juste milieu, entre la perte de soi dans les plaisirs futiles ou l’enterrement de première classe dans une vie tranquille et sûre mais mortifère d’ennui. Et, quand on est jeune et deux, c’est plus facile que plus vieux, et seul. Mais, bon, pourquoi pas ?
Comme toujours depuis des semaines tourne sans fin la musique d’Anouar Brahem : « The astounding eyes of Rita », dont la tonalité, le rythme, la délicatesse, la profondeur, la gaieté tranquille qui sort d’une mélancolie présente mais discrète, continuent à m’ensorceler : face à une telle beauté, je n’arrive pas à me résoudre à écouter d’autres CDs ou à découvrir d’autres musiques. Pas encore. J’intègre cette musique en moi, finissant par savoir quelle note va surgir à chaque instant.
La vie, la mort. Faut-il laisser les enfants dans l’ignorance de la réalité ?
La vie, la mort. Adam et Eve vivaient au Paradis. La connaissance les en fait sortir. La connaissance de quoi ? La connaissance de la vie et de la mort.
Allez, au lit.

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6 Réponses to “D’autres vies que la mienne”

  1. marlaguette Says:

    C’est son psy qui lui a soufflé ?

  2. trex58 Says:

    Sinon, dans ce livre, il y a une discussion entre les tenants de deux idées (TRÈS simplifiées) :
    – les cancers sont aléatoires
    – les cancers sont la conséquence d’un mal-être psychologique.
    Je suis plutôt pour la première approche. Mais je pense aussi que, lorsque le moral ne va pas, lorsqu’on est replié sur soi et donc peu enclin à se dépenser physiquement et à bien se nourrir, avec en plus un manque de rire, le corps est moins baigné d’hormones qui favorisent la lutte contre les cancers débutants. Il paraît que c’est « normal » que des cellules cancéreuses apparaissent, et que celles-ci, chez la majorité des personnes, sont éliminées avant même de pouvoir se multiplier. Le mal-être, la dépression, doivent réduire l’efficacité de ces mécanismes naturels, avec en plus une diversité génétique qui peut faire que certains sont moins armés pour se défendre.

  3. trex58 Says:

    J’en suis au moment où Carrère décrit la la fin et la mort de Juliette : émouvant. Et beaucoup d’amour. Ils ont bien eu de la chance qu’elle reste consciente de sa vie si longtemps. Et c’est probablement pour ça que, finalement, sa mort se passe « assez bien ». Quand on sait, dès le premier jour ou presque, en regardant le visage du chirurgien qui a opéré et qui, détournant le regard, donne des explications, que c’est foutu, ça ne fait pas le même effet. Surtout quand le « malade » s’absente de son corps et oublie qu’il est malade : là, ça confine au gag ! 😉 J’en ris encore…

  4. marlaguette Says:

    T’es sure que ce soit bien que tu lises ce genre de truc ?

    • trex58 Says:

      Hummmm Je sens une pointe d’inquiétude dans cette question. Je te rassure. J’ai suffisamment pleuré pendant et après sa maladie, et j’ai suffisamment travaillé ce moment de ma vie avec ma psy, que c’est digéré. Aucun problème de « revivre » une situation proche par livre interposé : j’en dors aussi bien et je n’ai (en-dehors du moment où je lis le livre, bien sûr) aucune douleur. C’est du passé. Par contre, je trouve très intéressant de voir comment d’autres ont vécu un tel cataclysme. Ce livre décrit une situation presque « idyllique » : la malade est consciente jusqu’à la fin, elle organise son départ, elle est soutenue par son mari et plein d’amis proches, les enfants sont petits et donneront un but à la vie du père : s’occuper d’elles, etc. C’est intéressant de voir comment cela aurait pu se passer… C’est intéressant que chacun, moi et mes enfants, nous lisions la douleur ressentie par quelqu’un tenant la place d’un autre membre de la famille, car l’auteur analyse ce qui se passe en chacun, pour mieux comprendre la douleur de l’autre. Je pense que ce livre est utile à lire pour ceux qui ont vécu une telle horreur. Il est toujours utile de voir que le malheur frappe aussi les autres et de voir et comprendre la douleur qu’ils ont aussi reçue. L’empathie et la compassion permettent alors de moins penser à sa propre douleur. Et puis, c’est notre société qui nous pousse à si peu penser la mort. Dans d’autres cultures, la mort est omni-présente, mais cela n’empêche pas les gens d’être heureux. Dans les pays bouddhistes, le risque est de tomber dans l’excès inverse : une indifférence à la mort, celle des autres, mais aussi la sienne. À force de se détacher de la vie pour se préparer à la mort, on finit par ne plus bien se rendre compte qu’on peut lutter ou tout simplement prendre des précautions élémentaires. Ainsi, marcher dans les rues de certains pays est extrêmement dangereux… Il faudrait que mon fils lise ce livre aussi : en revivant par ce livre ce qu’il a mal vécu (au sens où il n’a pas craqué), il peut enfin craquer et plonger dans la douleur du manque, pour rebondir ensuite. C’est ce qui est arrivé à ma fille : elle a résisté longtemps avant de plonger, puis de rebondir, libérée et plus forte. C’est pour cela qu’il faut laisser venir ses larmes, qu’il faut vider son chagrin, épuiser toute la douleur : pour s’en libérer et pouvoir repartir sans que le passé pèse. J’ai fait le deuil de ma vie avec mon épouse. Mais je suis en manque d’une autre vie avec une autre femme. Parler de la mort de mon épouse ne me fait plus pleurer. Parler du manque de l' »autre » et de la solitude, ça ça me fait pleurer, comme en ce moment (mais ça passe vite maintenant, ouf !).

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