Démence

Verdict : ma mère est atteinte de démence moyennement sévère. Je vais faire une demande de mise sous tutelle. Puis je devrai rapidement la mettre dans un EHPAD. Pour la protéger. Déjà, j’ai coupé le gaz et installé une plaque électrique chez elle. Elle habite à 300km de chez moi et à 400km de chez ma demi-soeur, qu’elle ne veut plus voir depuis des années.

Pour ceux qui, comme moi, n’avaient pas eu de contact avec une personne atteinte de démence, c’est assez bizarre. Elle a la mémoire d’un poisson rouge, mais se souvient de son passé. Comme elle oublie ce qu’elle fait, et ne retrouve pas son sac ou ses clef, elle invente des explications : voleur rentré pendant la nuit. Pour expliquer son congélateur vide ou la vaisselle sale, elle invente des visiteurs. Elle croit que sa fille était là hier alors qu’elle ne l’a pas vue depuis 6 ans. Elle prend une poupée pour une petite fille. Elle parle à la voix enregistrée sur mon répondeur comme si c’était une personne. Elle ne sait plus quel jour, quel mois et quelle année nous sommes ; mais elle sait que nous sommes en automne. Elle n’arrive plus à trouver la bonne clef pour ouvrir chacun de ses verrous. Elle invente qu’il y a un nouveau magasin d’alimentation près de chez elle pour expliquer qu’elle peut se débrouiller seule et donc qu’elle n’a pas besoin de l’aide-ménagère que j’ai essayé de lui fournir, alors qu’elle n’est plus capable de faire de courses. Elle mélange les publicités et vieilles revues avec les courriers importants, de sorte que me voilà avec 4500€ de dettes en retard à payer en urgence. Etc.

C’est triste et émouvant. Je sens, parfois, qu’elle appelle au secours. Parfois, elle sent que quelque chose d’anormal se passe. Une fois, elle m’a dit qu’elle devenait folle puisqu’elle confondait une poupée avec une petite fille. Une fois… comparé aux 30 messages laissés en 5 jours sur mes deux répondeurs parlant de cette petite fille dans son lit qui ne mange ni ne parle. Car je ne peux plus lui répondre à chacun de ses appels : je lui réponds et, 5 minutes plus tard, elle me rappelle ayant oublié qu’elle m’a déjà eu au téléphone. Elle sait qu’elle a quelque chose à me dire, et retrouve mon numéro de téléphone écrit en gros au-dessus du téléphone, mais ne sait plus très bien pourquoi elle appelle.
Pourtant, alors que nous mangions et que je la prenais en photo, elle souriait, d’un beau sourire simple et bon, heureuse du simple plaisir de manger du raisin ou un oeuf dur, ou du pain frais avec du beurre et des radis. Des morceaux d’elle s’en vont.

Dans son cerveau qui s’étiole se débat un esprit qui s’évapore. Elle perd des facultés de mémorisation fondamentales alors que sa capacité à raisonner est encore bonne. Elle s’en va. Elle n’a plus vraiment conscience : de sa vie, de sa décrépitude, de sa mort prochaine sans doute. C’est émouvant, et triste. Mais c’est la vie. Elle ne parle plus, comme il y a deux ans, que je l’aide à mourir si elle perdait la tête. Elle a perdu la tête. Et c’est ma mère. Depuis longtemps, semble-t-il, elle est un peu perdue dans sa vie. Son père, victime du syndrome du Golfe pendant la guerre de 14-18, était un peu fou et très difficile et a dû installer chez lui une atmosphère difficile et lourde. Elle se sentait moins aimée que ses demi-soeurs, enfants d’un premier mari mort à la guerre. Elle se débrouillait moins bien qu’elles à l’école et ses parents l’ont poussée à apprendre la dactylographie. Elle est partie à 17 ans pour aller travailler : Vichy, puis Nice. Elle a logé quelques nuits chez les « bonnes » soeurs qui l’ont jetée à la rue quand elles ont vu qu’elle n’était pas croyante. Elle a été engrossée à 25 ans par un hiérarchique marié qui l’a jetée ensuite. Elle a connu mon père, qui était marié et qui a dû être attendrie par elle avec sa fille, ils m’ont eu, il a divorcé puis ils se sont mariés, mon père est mort (suicide) quand j’avais 13 ans, et elle a alors plongé dans une dépression dont je pense qu’elle n’est jamais sortie : il y a des vies où il y a trop de malheurs, et cela empêche d’avoir une vision claire de la vie et de sa vie. À part un peu de bonheur pendant quelques années d’enfance et pendant une quinzaine d’années avec mon père, sa vie a été triste et difficile, et elle a été comme absente de sa vie. La honte d’être mère sans être mariée, à cette époque, a dû la faire se replier, s’éloigner de sa famille. Puis se retrouver veuve dans de telles circonstances a dû achever de la détruire, la transformant en un petit robot vivant au jour le jour et incapable de retrouver la joie de vivre et la capacité à revivre. Ainsi, elle ne voulait voir mes enfants qu’en photos et ne les a vus qu’une vingtaine d’heures en tout, malgré nos efforts. Ainsi, pendant plusieurs années, elle n’a pas voulu me voir. Etc. Et j’ai hérité de son histoire : sa façon d’être m’a construit d’une façon particulière. Et mes enfants ont hérité de cette histoire. Depuis ce début du XXième siècle, entre une femme dont la famille de vignerons est ruinée par le phylloxéra et un homme détruit par la guerre, jusqu’à aujourd’hui : une chaîne de souffrances mal digérées qui génèrent d’autres souffrances. Nous sommes le résultat de notre jeunesse et des failles et souffrances de nos parents. Et nous portons cela pendant des années, mus inconsciemment par des traumatismes ou histoires mal comprises et non digérées. Et nous transmettons cela, inconsciemment, à nos enfants, ajoutant, par nos propres erreurs et souffrances, une nouvelle couche. Comment arrêter cette chaîne néfaste ? La famille de mon épouse a eu elle-aussi ses souffrance et ses secrets (grand-père mineur silicosé mort avant la retraite, mère enceinte à 18 ans, bébé mort à 1 ans, AVC mortel à 60 ans, grand-mère devenant folle de douleur et déclarant un Alzheimer, crise cardiaque, enfant si difficile à avoir, sur-amour pour les enfants, etc). Tout un héritage qui se traduit encore, secrètement, par une difficulté à vivre « bien », en conscience. Ma fille qui a vu agoniser et mourir sa grand-mère à 6 ans. Mon fils qui a été gravement malade à cause d’un connard de médecin. Et mon épouse si vite morte d’un cancer du côlon, partie sans avoir jamais vraiment pu nous dire au-revoir et parler de sa mort, à cause de la morphine et des dégâts au cerveau de la chimiothérapie et des métastases. Rien que du bonheur !! Pourtant, aujourd’hui, il faisait si beau, et c’était un plaisir de sentir le soleil. La vie, c’est un drôle de truc. Avoir conscience qu’on vit, c’est pas vraiment un cadeau, car on sait aussi qu’on va mourir. On voit son passé, et on a quelques idées sur les moments désagréables (voire TRÈS désagréables) qui risquent de nous tomber dessus dans le futur. Reste le présent. Surfer sur le haut de la vague, en attendant qu’elle meure sur le sable.

Ma mère s’en va. Elle est déjà pas mal partie, même… Il reste des photos, où elle sourit. Des photos, en Noir & Blanc, de bonheurs passés. Des malheurs, il n’y a pas de traces. À part, peut-être, la lettre écrite par mon père la veille de son suicide. Mais, dans cette lettre, il y a beaucoup d’amour.
Vivre « en conscience » chacun des instants de sa vie. Pour vivre vraiment. Donc, vivre moins vite. Donc, avoir un regard tranquille sur le monde, les sens et son esprit grands ouverts, pour capter et comprendre le maximum de choses. Pas facile… et j’y arrive moins bien ces derniers temps me semble-t-il. Car je me couche trop tard. Finalement, ne pas être satisfait de ma condition, cela me pousse à me questionner, à me faire avancer. Devrais-je redouter le bonheur de relations avec mes enfants enfin redevenues « normales » ? ou devrais-je redouter de trouver enfin une femme avec qui je serais heureux ? Les gens heureux n’ont pas d’histoire… Finalement, le bonheur endort ! La souffrance (enfin, un PEU de souffrance !) aiguise l’esprit et force à se poser des questions que, sinon, on a plutôt envie de ne PAS se poser.

Bah… Demain, je vais voir si l’équipe de France de rugby réussit à nous offrir de beaux moments de jeu ! Qu’ils gagnent ou perdent, je m’en fous ! Mais voir de belles actions, même écrasées par la force des All-Blacks, ça c’est un plaisir. Et, demain soir, je fêterai l’anniversaire de mon fils. Alors que, pour une amie, elle fêtera en même temps sa naissance et la mort de ses deux parents et d’un frère. La vie est une vraie salope ! Et elle a une imagination incroyable pour nous faire découvrir que le pire est toujours à craindre. Comment se remettre de tant de malheurs ? Hummm Je pense que l’Evolution a dû (comme d’habitude !) sélectionner ceux qui ont trouvé des solutions pour survivre aux malheurs. Ainsi, je me souviens que la dépression a des avantages. À condition d’en sortir.

Bon, au lit ! 😉

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4 Réponses to “Démence”

  1. cath Says:

    Oui, un bon match de rugby, profite à fond !

    Je ne sais que dire… cela doit être très difficile à vivre, mais en même temps c’est ça la vie, la vie n’est pas facile à vivre, loin de là, mais elle vaut tellement la peine…

    Allez je te souhaite du courage et un bon match.

    • trex58 Says:

      Ah oui ! C’est un beau match ! On ressent l’envie de l’équipe de France de jouer fort et bien. Mes muscles se tendent, je bouge sur mon canapé, et je dois me forcer à respirer doucement pour calmer mon corps et mon esprit. Ce mimétisme (transformer ses émotions pour ressembler à celles de ceux à qui l’on s’identifie) vient probablement d’un lointain mécanisme (les neurones miroirs ?) sélectionné par l’évolution afin de favoriser les réactions rapides du groupe face à un danger senti et reconnu par un seul membre du groupe.

      Est-ce difficile à vivre de voir sa mère subir ce que la vie imposera à la plupart d’entre nous ? et donc à soi-même. Qu’est-ce qui est le plus difficile ? La voir ainsi, ou savoir que cela m’arrivera probablement ? Aucun. Je suis (j’essaye d’être…) dans le présent. Pas la peine d’angoisser pour le futur. Pas la peine de pleurer sur ce qui n’est plus. Reste le présent. Les formalités à faire : papiers, coups de téléphone, déplacements, décisions à prendre, temps perdu à faire des choses qui ne me plaisent pas et qui m’éloignent de ma « vraie » vie. Ce match de rugby : une équipe qui a merdé tout le long et qui, enfin, se révèle. Le soleil dehors. Ce livre que j’ai commencé. Le repas à préparer. Et ELLE, une femme à aimer un jour peut-être. Jusqu’au jour où le désir s’étiolera sans doute…

      Oui, la vie vaut la peine d’être vécue. À condition d’avoir l’esprit ouvert et de prendre le temps de regarder autour de soi. Et d’être un peu fou !

      Allez, le match reprend… 5 – 0 pour les All-Blacks.

  2. marlaguette Says:

    8-7 pour les All-Blacks…

    Nous avons tous des histoires plus ou moins compliquées et rafistolées… arriver à prendre du recul et ne pas se laisser submerger par des émotions légitimes…
    Partage de mon soleil intérieur avec toi Tony…

    • trex58 Says:

      Nous avons perdu… Bah, c’est pas grave ! J’ai passé un superbe moment : plein de belles actions, et une équipe de France enfin combative et qui a bousculé les All-Blacks : un beau souvenir. Mon coeur est même monté à 62 pulsations à la minute ! (au lieu de 51)

      Mes émotions sont assez calmes par rapport à l’état de ma mère. Peut-être trop calmes. Mais c’est comme ça. Je dois la prendre en charge, mais je ne dois pas trop en souffrir. Pendant 40 ans elle s’est refermée dans sa coquille, assombrissant ma vie. Je dois porter mon attention et mes efforts vers là où il y a de la vie, pour rompre cette transmission de malheurs. J’ai du boulot avec mes enfants… surtout que, quand il s’agit de sa propre vie et des rapports avec ceux qu’on aime, on est souvent bien maladroit…

      Merci pour ton soleil !!! Avec celui qui brille aujourd’hui, me voilà sur une autre planète, à deux soleils ! Ce qui est rare dans l’univers.

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