Aimer

Jobougon a répondu longuement à quelques phrases dans mon billet sur Cioran qui ont fait écho avec ses pensées.

« Aimer me semble la seule façon de se sentir exister. »
Tout dépend de l’âge qu’on a et de sa façon d’être avec le monde. Pour celui qui souffre, il n’a pas besoin d’aimer pour sentir qu’il existe : la douleur est là, toujours, pour lui rappeler qu’il vit… On peut aussi avoir renoncé à l’amour d’un/une pour l’amour de son prochain, et se mettre « en religion ». On peut aussi se perdre dans une ou des activités qui remplissent sa vie, comme l’art. Et d’autres n’ont pas le courage d’aimer vraiment… Mais, sinon, oui, aimer (« Donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »…), cela occupe bien la tête… Reste à savoir ce qu’on veut dire par « aimer »… C’est bien compliqué… Il faudrait plusieurs livres… Quelque chose comme le bonheur de compter pour quelqu’un d’autre et de recevoir ses regards profonds, et ses confidences ? En espérant que ce soit réciproque, bien sûr ; ce qui n’est pas si facile que ça… On peut aussi renoncer à cela, au besoin et au désir d’aimer, à force d’avoir souffert, pour s’en libérer, et tomber alors encore et facilement et naturellement dans son piège exquis ?

« Hélas, trop souvent les histoires sombrent dans des impossibles, il est si compliqué de se sentir en harmonie durablement avec une autre personne. »
Pourquoi vouloir être toujours « en harmonie » avec l’autre ? Cela peut être une succession de petites batailles, une succession de « je m’en vais ! » et de « tu me manques… », une succession de hauts et de bas. Ce qui compte, c’est l’audace de se donner à l’autre et du respect du don de l’autre, dans cette intimité psychique partagée, dans ce duo face à la plongée future dans les ténèbres, dans cette expérience difficile mais essentielle de communiquer au mieux avec l’autre, dans ce chemin ensemble vers la fin annoncée.

« La sensibilité fait souvent du tort, mais sert aussi de révélateur de ce qu’est réellement une personne, de ce que l’on peut accepter ou pas. Ce sont nos empreintes traumatiques, nos déterminations, nos émotions qui font la différence. »
La sensibilité : oser accepter de laisser monter en soi ces émotions qui nous bouleversent, qui inondent notre cerveau de molécules qui nous font voir la vie en rose ou en noir, accepter de se lier avec quelqu’un, au risque de le perdre et de se perdre un peu. Nous sommes ce que notre passé a fait de nous, toutes les « empreintes traumatiques » qui ont fait pousser en nous des mécanismes de défenses ou qui ont laissé des cicatrices qui se réveillent bien longtemps après, influençant nos choix et nos décisions.

« Lorsque je me sens touchée par l’autre, je suis capable du meilleur, mais lorsqu’il me blesse, je me rétracte misérablement dans ma coquille et parfois au point d’y rester bloquée. »
Mais, l’a-t-il fait exprès de vous blesser ? N’était-ce pas, encore une fois, sa façon d’être dirigée inconsciemment par ses blessures passées ? Plutôt que de ne voir que son geste, qui vous a blessée, peut-être devriez-vous voir au-delà de ce geste : la cause initiale, qui le torture encore, malgré lui, et dont il n’a pas même conscience. Pour pardonner, par la compréhension que nous ne faisons pas toujours le mieux que nous pourrions faire, parce que nous sommes les pantins d’histoires passées ayant laissé une empreinte dans nos réseaux neuronaux. Bref, souvent, nous agissons trop vite, poussés par des réflexes acquis lors de moments passés douloureux. Parfois, aussi, notre passé doux et heureux nous pousse à la tendresse, à la compassion, au respect de l’autre, à la bienveillance, à l’amour de l’autre.
Alors, oui, « se rétracter misérablement dans sa coquille », et y rester bloqué, c’est encore la manifestation d’un passé qui nous a formé, et déformé. Elle (mon ex-amie), il me semble qu’elle est comme vous. Blessée par un trop-plein de ma présence et de mes attentions, blessée par un sentiment d’étouffement par l’autre qui trop l’aime, emportée par des souvenirs inconscients de traumatismes passés (c’est mon hypothèse), incapable de comprendre et de contrôler ce mal-être qui la submerge et qui lui fait repousser celui qui n’est (presque) que tendresse pour elle, oppressée par un sentiment qu’elle n’a peut-être jamais tant reçu (être aimée), Elle n’avait trouvé comme solution (qu’elle connaissait bien) que la fuite dans l’isolement.
Alors, pour vous, encore faut-il savoir ce que veut dire « lorsqu’il me blesse », et pourquoi vous vous sentez « blessée ». Rien ne me blesse, sinon de me sentir abandonné, rejeté. On peut m’étaler mes défauts devant moi, m’en montrer même des nouveaux, que je n’avais pas encore découverts, cachés, cela n’a pas d’importance : je sais que je ne suis pas parfait, et je suis heureux que l’on me dise que je suis en train de déconner, avant que ce ne soit trop tard.

« Comme je suis un peu fataliste, je me dis que si c’était durable, il n’y aurait pas ce genre de blocage. »
Rien n’est durable… Tout est impermanent. L’amour aussi. Le savoir, l’accepter, cela n’empêche pas de, un fois DANS l’amour, de tout oublier et de croire que cela va durer. Trop bien savoir que c’est fragile et faire constamment attention à ne pas l’ébrécher, c’est bien la meilleure façon de perdre toute spontanéité, de tuer cet amour par trop de contrôle et de machiavélisme.
Alors, peut-être que, comme Elle (mon ex-amie), vous repoussez inconsciemment ce qui vous as déjà fait souffrir. D’une certaine façon, quand on a peur que cela se termine mal et qu’on en souffre, on préfère prendre le contrôle et tout arrêter par soi-même : plutôt que subir la désagrégation possible et douloureuse et longue de ce lien si cher, on préfère le rompre brutalement, sans laisser à l’autre la possibilité de vous atteindre, car vous vous êtes renfermée dans votre coquille, à l’abri, sans se laisser à soi l’espoir, comme ces conquérants qui brûlaient leur navire pour ne pas reculer. Je l’ai perdue parce que j’étais sourd et aveugle car trop l’aimant et voulant jouir le plus possible de ce bonheur tant qu’il était là. Elle m’a repoussé (je pense) pour ne plus ressentir ce sentiment d’étouffement lorsque quelqu’un se rapproche trop près d’elle et commence à effleurer ses blessures passées. Quels sont ces émotions, nées il y a longtemps et enfouies dans vos neurones, qui surgissent parfois en vous et vous font vous sentir « blessée » par ce qu’il a dit ou fait. Être « touché par l’autre », cela veut dire aussi accepter les imperfections, erreurs, et bêtises de l’autre ; à condition qu’il n’y en ait pas trop…, que ce ne soit pas trop grave, et qu’on sente que, peu à peu, cela s’améliore, ou que l’on pense que les conditions qui l’ont amené à vous « blesser » ne sont pas amenées à se reproduire. Bref, il faut savoir accepter quelques erreurs de l’autre : ne pas « jeter le bébé avec l’eau du bain ». Avoir un peu de patience. Sans tomber dans le pardon systématique et idiot envers un imbécile qui n’apprend jamais de ses erreurs…

« De plus par expérience, se battre pour conserver une relation à tout prix n’est pas toujours la meilleure solution. »
Ha ha ha ! Non, bien sûr. Mais on peut se battre un moment, pour faire front, pour ne pas se demander plus tard si on n’a pas rendu les armes trop tôt, avant même la bataille. Donner une chance à l’autre de réparer son erreur, d’apprendre par ses erreurs et de changer, s’il le peut. Le lui faire comprendre, même durement, se mettre en retrait juste pour un moment lui permettant de souffrir et de se transformer, avant de revenir voir s’il a appris. C’était peut-être ce que mon ex-amie avait voulu faire, au début ; mais elle n’imaginait pas le tsunami que cela a généré en moi, si sensible à l’idée de perdre encore celle à laquelle je tiens tant.

« Alors bardée de toutes mes incertitudes, je continue à vivre sans y croire, sans refuser d’y croire non plus. »
« Sans y croire » ? Hummmm On n’a pas à y croire, ou pas. On est là, il/elle passe dans notre vie, et … on est emporté, sans réfléchir. Mieux vaut, pendant la naissance du lien, ne pas trop se poser de questions, et accepter ce qui nous tombe dessus : il me plaît, je lui plais, profitons des bons moments ensemble, sans penser à l’avenir. Il y aura de mauvais moments, c’est sûr. Si les mauvais moments venaient à revenir trop souvent, malgré des retraits, il vaudrait mieux y mettre un terme.

« Mais comme toi j’y pense, et ne sais pas ce que j’ai envie d’en faire. »
Rencontrer : donner de grands coups de pouce au hasard, pour favoriser les opportunités. Voir du monde, sans se perdre.

« C’est tellement délicat une rencontre, tellement relié à plus que la vue, la perception, une envie, un désir… Je ne sais pas à quoi est due la magie mais quand elle arrive, elle se sent à dix mille lieues à la ronde. »
Cette « magie »… Je pense qu’elle fait écho souvent à quelque chose qui nous manque. L’autre que nous choisissons inconsciemment correspond à ce besoin inconscient. Il vibre d’une façon qui nous plaît, qui remue en nous le besoin de combler ce manque. Mais il faut que ce soit réciproque… il faut que, à peu près en parallèle, l’un et l’autre trouve dans le regard porté par l’autre sur soi ce sentiment d’être regardé profondément, au-delà de l’apparence physique, au-delà de nos imperfections psychiques, avec tendresse, bienveillance, respect, patience, et pardon. Peut-être parce qu’on arrive à voir en l’autre l’être si sensible qu’il a été quelque part entre la fin de l’enfance et le début de l’adolescence, et qui nous émeut ? Et cette émotion vient de la pleine conscience de notre finitude et qu’il n’y a qu’une solution à cette vie absurde : essayer l’impossible : essayer de comprendre l’autre, alors qu’on n’arrive pas soi-même à se comprendre.
Cette « magie » vient aussi de tout un ensemble d’instincts qui nous poussent inconsciemment à choisir l’autre selon des critères dont n’avons pas conscience… Un corps symétrique et « beau » pour une femme, symbole d’une bonne santé. Un corps athlétique et une certaine assurance, pour un homme. Etc.
L’essentiel c’est, même si on sait qu’on n’est qu’un pantin face à ce qui se trame en nous, de se laisser prendre au piège, encore et encore, de l’amour, pour vivre l’expérience la plus complexe et la plus difficile qui soit : se montrer totalement nu à l’autre, dans les moments intimes du sexe ou dans l’aveu de toutes ses erreurs ou dans l’abandon dans les bras de l’autre. Mais certains aussi ne veulent pas que l’autre aille trop loin dans l’intime, de peur de voir découverts ces failles et ces coins sombres où lui-même n’aime pas aller, où il ne s’aime pas lui-même…

Tout cela est bien compliqué…
Mais : « It’s better to burn than to fade to grey ».

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8 Réponses to “Aimer”

  1. marlaguette Says:

    Y’a trop long à lire pour un matin… j’arive pas à décoller …Mais le billet va bien m’attendre un peu… Lire en diagonale ne me convient pas…
    bonne journée à toi 😉

  2. trex58 Says:

    Oui. Ce n’est plus un « billet », c’est plutôt un début de thèse !! 😉 ha ha ha ! Désolé de te faire peur dès potron-minet. J’aime bien, ainsi, décortiquer les phrases des autres pour mieux voir en moi et dans ma vie. Et puis, en écrivant des bêtises, on les voit mieux, et on peut se rapprocher de la vérité, dans une spirale vertueuse infinie, où plus on se rapproche de la vérité, plus on comprend qu’on ne sait toujours pas grand chose d’elle et que jamais on ne l’atteindra, mais que ça vaut la peine de continuer… Ai-je été clair ? Hummm pas sûr ! 🙂
    Bonne journée à toi aussi !

  3. iXéo Says:

    En guise de conclusion à ce « début de thèse », je lis «Tout cela est bien compliqué…»
    Non, pas forcément… « Tout cela » n’est compliqué que si on prend plaisir (consciemment ou inconsciemment) à le compliquer !
    «Tout cela est tellement simple…»

    • trex58 Says:

      Pour celui qui nage dans le bonheur, tout est simple.
      Pour les autres, c’est plus compliqué…
      Sans rire, ce sujet est le plus complexe qui soit. En philosophie, bien peu l’ont abordé. Car il touche à tout ce qui nous fonde et nous remue.
      Alors, on peut se laisser aller à goûter son bonheur, quand on a la chance de l’avoir. Ou, si on n’a pas cette chance, on peut se poser des questions, à l’avance, sur les conditions amenant à un vrai bonheur, histoire de ne pas répéter encore et encore les mêmes erreurs, tout en gardant tout cela au fond de soi.
      De mi-décembre à mi-avril, je ne me suis pas posé de questions, j’ai goûté au bonheur. Mais, si j’avais eu l’esprit un peu moins enflammé, j’aurais pu me rendre compte un peu mieux de ce que je ne faisais pas comme il Lui plaisait.
      Mais, probablement, ne suis-je pas assez « simple »… je sais.

  4. Une femme libre Says:

    Ixeo a bien raison. Vous avez l’art de compliquer la vie à force d’analyses au lieu de la vivre. Ceci dit, vous êtes attachant et je vous aime bien tel que vous êtes. Mais vivre avec vous doit être ardu. S’exposer à être analysée en permanence, ça devient vite épuisant. Je suis déjà sortie avec un psychologue et j’ai fui! Aujourd’hui cependant, je l’endurerais. Les hommes sont si rares.

    • trex58 Says:

      Vivre sa vie sans réfléchir, ce n’est pas vraiment intéressant… car on vit sans s’en rendre bien compte, et on ne voit pas forcément tout ce à quoi on devrait faire attention.
      Vivre en ne faisant que réfléchir, ce n’est pas vivre !
      Comme toujours, il faut trouver un juste milieu. J’essaye, maladroitement.
      Ce côté « analytique » vient de ma psychothérapie, qui me pousse à réfléchir sur mes actions. Et je ne l’applique aux autres que s’ils me le demandent. Et je n’en parle pas à tout le monde, ou seulement (comme avec Elle) lorsque l’émotion me bouleverse et que, la voyant briser notre relation brutalement, je suis au désespoir. Et, analyser, cela ne veut pas dire « juger ». Cela veut dire comprendre, et donc accepter et pardonner si la cause des actions de l’autre vient d’un passé qu’il/elle n’arrive pas (encore) à maîtriser, malgré ses efforts. Cela permet de voir au-delà des simples mots ou actions évidentes, pour comprendre ce qui nous meut.
      Je ne suis pas psychologue…
      Les hommes sachant exprimer leurs sentiments et leurs pensées sont rares, il me semble. Beaucoup de femmes se plaignent de la pauvreté des échanges de mails sur Meetic et ailleurs.
      Et puis, je suis toujours dans l’excès… et je ne saurais, malgré mes efforts, changer certaines choses en moi ; comme ma bêtise naturelle et mon enthousiasme idiot face à des murs évidents. Mais, bon, être naturel et faire ce qu’on pense, dans le respect de l’autre… ce n’est pas si mal.

  5. jobougon Says:

    Vous êtes très fort, ne changez rien.
    Vos analyses sont pertinentes mais il n’empêche que parfois juste acquiescer à ce que dit l’autre même s’il n’est pas exactement positionné comme vous peut lui faire du bien.
    N’oubliez pas de reconnaître juste à votre compagne le droit d’être différente ou pas en phase.
    Oui c’est vrai que le respect de l’autre est essentiel, que rien n’est simple dans une relation quand on est exigeant avec soi-même comme avec l’autre. Je me dis parfois qu’en savoir moins me donnait davantage de joie. Mais je suis comme ça, rien ni personne ne pourra y changer quoique ce soit. Sauf moi si j’avais un tant soit peu de motivations, ce qui n’est pas le cas. Et encore. Je pense que le moment venu, je saurai faire la différence.

  6. trex58 Says:

    Oui, je sais, ne pas dire trop de choses vaut mieux que s’étaler sans fin… Acquiescer tranquillement… j’y arriverai.
    Oui, à une femme, bien sûr que je lui reconnais le droit d’être différente. Mais, pour savoir si elle est en phase… c’est moins facile. Je ne l’avais pas vu avec elle quand, à Marrakech, elle n’en pouvait plus pendant 2 jours, avant de se reprendre.
    « En savoir moins »… nous avons quitté le paradis parce que nous avons commencé à comprendre certaines choses. Ce paradis (celui de l’innocence, de l’enfance) n’est plus à notre portée.

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