Ma mère

Ce matin, j’ai fini de lire « L’Apprentissage » de Jean-Luc Lagarce, et j’ai enchaîné sur « Le Bain », deux petites nouvelles bizarres. À Avignon, j’avais essayé d’aller écouter la lecture de ce texte par Alain Macé, avec Annie et Ludo. Mais la (petite) salle, à LaLuna, était pleine à l’avance. J’étais revenu mais, ne sachant pas très bien ce que je prévoyais de faire, ils n’avaient réservé que pour eux et, sur liste d’attente, je n’avais pas pu entrer, dimanche soir, juste avant de rentrer sur Grenoble. Tant pis. Au retour, j’ai cherché puis commandé le recueil « Trois récits », et je l’ai donc lu. Que dire ? Un peu décevant… Certes, « L’Apprentissage » décrit le retour d’un esprit et d’un corps à la vie, mais… je n’aime pas trop le style, ultra-simple, épuré, répétitif, beau sans doute, mais il ne me touche pas vraiment au coeur, mais il parle de ce corps, de notre corps-machine, si fragile. Le texte suivant (« Le Bain ») a le même style, et ne me touche guère plus, mais il me rappelle des souvenirs lui-aussi : la maladie, puis la mort.

Je suis donc allé 2 jours cette semaine à Clermont-Fd pour aider ma mère, qui perd la boussole : son disque, même pas un 33 tours ni même un 45 tours avec juste 2 titres, est complètement rayé… Elle parle en boucle de son passé, de sa jeunesse, d’histoires passées et mortes depuis bien longtemps. Elle parle de sa mère, de son père, avec des larmes parfois pour eux-deux, de ses soeurs et frère, de sa vie, difficile, simple, courageuse, solitaire, brisée deux fois, de tout ce passé qui l’encombre mais lui permet aussi de vivre encore. Parfois, elle parle de tous ces morts comme s’ils étaient encore là. Parfois, elle ne sait plus très bien ce qui est vrai de ce qu’elle a rêvé… Et elle oublie au fur et à mesure… même ce qu’elle vient de faire. Ayant peur maintenant que l’on rentre chez elle, elle déplace et cache sans cesse ses papiers, ses clefs, son argent… Elle s’évapore. Elle n’est plus que l’ombre de ce frêle roseau qu’elle a été, léger d’esprit mais résistant quand même, depuis si longtemps entraînée à se débrouiller seule, à vivre seule… Mais, aujourd’hui, ses conversations sont … pénibles. Soit elle parle de son passé, sans trop varier les histoires, soit elle se perd dans le présent et oublie au fur et à mesure les nouvelles informations… Elle s’endort et, au réveil, ne sait plus si je suis là ou pas. Elle s’endort et, au réveil, croit que sa fille est entrée chez elle et a dit : « Tiens, tu es là ? ». Elle mélange tout, ses papiers importants avec les prospectus, le passé avec le présent. Elle parle de sa soeur et se rend compte qu’elle parle en fait de sa fille. Elle a des idées encore plus arrêtées et simplistes qu’avant sur tout, comme sa peur des médecins et des médicaments… Elle s’évapore. Cela me rappelle mon épouse qui, sous l’effet de la morphine, d’une séance de chimio, ou des métastases au cerveau, avait perdu la mémoire à court terme : après un moment à se reposer dans son lit, elle se relevait, faisait deux pas et, retenue par ses perfusions, se retournait sans comprendre ce qui se passait, incrédule devant la situation, oublieuse de son état… Elle avait commencé à écrire dans un cahier, pour se rappeler… Elle a oublié le cahier. Elle aussi s’était évaporée, peu à peu. Sa conscience, sa capacité à vivre en conscience, avaient disparu… Le même phénomène s’accentue pour ma mère, désorientée, confuse, sa conscience se délitant à cause de quelques millions de neurones qui ne fonctionnent plus très bien, à cause de l’âge, de la chaleur, d’une mauvaise alimentation, et de jeûnes idiots qu’elle s’impose comme si elle avait encore 20 ans. Et d’autres personnes subissent cela, partout dans le monde… Nous croyons être « un », mais nous ne sommes n fait que l’assemblage de réseaux de neurones, chaque réseau remplissant une fonction particulière, en liaison étroite avec les autres réseaux, avec une formidable capacité à réparer les dégâts, mais il y a des limites à l’auto-réparation. Inéluctablement, nous finirons tous ainsi (si le corps résiste mieux) : un esprit vacillant comme la flamme d’une bougie, un esprit comme une flaque d’alcool qui s’évapore, un esprit comme une toile d’araignée qui se déchire, un esprit perdu dans des milliards de neurones fragiles et mortels, un esprit en sursis. Pas bien gai ce que je dis là… mais, comme pour la mort, le savoir permet de mieux prendre conscience de la chance que nous avons d’être vivant et … encore sain d’esprit, et cela peut aussi permettre de lutter contre le naufrage, d’essayer de limiter ou retarder l’évaporation de nos facultés mentales. La déchéance nous attend au tournant.

Ma mère parle encore, avec émotion, de son père, fragile soldat de retour de la guerre de 14-18 après 3 années de service national, brisé mentalement par la guerre. Ma mère parle encore de sa mère, qui signait vaguement son carnet de notes alors qu’elle avait des louanges pour l’aînée, qu’elle aidait tant dans ses tâches ménagères, avec qui elle a appris à tout faire pour être indépendante, qu’elle aidait à arroser le jardin, à aller ramasser des pommes, vertes et tombées par terre, dans les vergers des alentours de son village, parce que, vignerons, ils n’avaient pas de pommiers. Une enfance comme il n’en existe plus en France : une ampoule de 40Watts pour la cuisine-salle-à-manger, l’eau dehors à la fontaine, le salon où personne ne rentrait plus jamais, tout le monde dormant dans une seule pièce, sauf le père qui dort au grenier et qui réveillait tout le monde lorsque, sabots de paysan imaginaire aux pieds, il descendait le matin dans l’escalier de pierre, réveillant tout le monde. Ma mère parle d’un monde qui n’existe plus, plus beau que le nôtre d’une certaine façon, plein de silences et de vide, les voisins vivant comme une grand famille, pauvres, occupés à de simples choses, à la merci de pas grand chose, comme ce fiancé d’une de ses soeurs qui, descendant de Paris dans le midi en vélo, se fait tuer dans le village de sa fiancée, à l’arrivée de ce long périple. Un monde disparu, rêvé maintenant, dur et que nous ne pourrions plus supporter.

Ma mère parle sans cesse, monologuant avec moi comme elle doit le faire seule, se retrouvant dans une pièce et ne sachant plus ce qu’elle venait y faire… ce que chacun d’entre nous vit aussi bien sûr, mais pas aussi fréquemment. Une caricature de personne âgée… mais toujours le sourire sur son visage quand même, peut-être bien grâce à sa vue défaillante et ses lunettes inadaptées qui ne lui permettent pas vraiment de prendre conscience du désordre et de la crasse qui a envahi son appartement, qui n’a pas bougé depuis… 1965. De mon père, elle dit : « mon mari », comme je dit : « mon épouse » de la mère défunte de mes enfants. Elle me dit qu’ils ne s’appelaient pas par leurs prénoms, mais se disaient simplement : « chéri » et « chérie ». À force de mal manger et de s’imposer des jeûnes lorsqu’elle se sent mal (de plus en plus souvent…), elle a retrouvé le poids de sa jeunesse, perdant les dizaines de kilos accumulés dans cette longue vie. C’est de la même façon que, à force de marches rapides en montagne cet été, je m’efforce de retrouver mon poids de jeune homme, pour soulager mon pauvre dos et retrouver une allure plus attirante, pour me rajeunir. De 76 kg il y a 6 ans, je suis arrivé à 68, pour un poids idéal de 64. Illusion de rajeunir en luttant contre la prise de poids du cinquantenaire bedonnant ? Les hommes ventrus sont laids. Je ne veux pas être laid. Je veux, bien avant que l’âge me fasse me rabougrir, retrouver une allure (juste une apparence…) de jeune homme, retrouver une légèreté qui me donnera des ailes j’espère. Et contrôler (un peu) et ralentir (un peu) le déclin de ce corps, pour ne pas avoir l’apparence de ces vieux et moches cinquantenaires enrobés dans leur graisse et leur connerie.

Ma mère s’évapore, peu à peu, de plus en plus rapidement. Elle se raccroche à moi comme à une bouée, seule personne restant de sa famille et en qui elle a confiance, me confiant dans un moment de plus grande clarté et de simplicité face à la mort qu’elle ne veut pas que son corps pourrisse dans la terre mais qu’elle veut être incinérée ; ce qui sera fait. Quand ? Combien de temps durera sa chute ? Quand lui faudra-t-il, une fois incapable de rester chez elle, aller vivre et mourir en « maison de retraite » (« maison de fin de vie » plutôt) ? Longtemps sans doute. Son corps résistant et son esprit têtu l’amèneront probablement jusqu’à ses 100 ans, même si elle ne sera plus qu’une flamme de bougie presque transparente et qui peut s’éteindre à tout moment. « Elle nous enterrera tous ! » disait mon épouse. Je compte bien lui survivre, la vie est trop fun ! 😉 et la perspective du peu de temps qui reste est un aiguillon fondamental pour accélérer encore ma « renaissance » et ma transformation dans cette « 2ème vie », même si je ne m’illusionne pas trop sur ma faculté à changer. Simplement, si je comprends mieux ce que je suis, ce qu’est ce monde, comment il fonctionne, ce que nous sommes nous humains et comment nous interagissons, alors je vivrai mieux. Si non-Dieu me donne vie.

« En voiture Simone ! Moi je conduis, toi tu klaxonnes ! » : une phrase qu’aimait bien ma mère… mais elle ne la dit plus guère. Les souvenirs s’évaporent…
Rien ne vaut le temps présent, à condition d’être parfaitement clair et conscient de chaque bribe de ces secondes, conscient de chaque chose… « Vivre en conscience ».

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