Onfray et Freud

« Le Point » consacre un petit dossier sur le livre « Le crépuscule d’une idole, l’affabulation freudienne » d’Onfray.
Bien sûr, à partir des quelques extraits, il est difficile de se faire une idée du livre. Mais les commentaires des psychiatres invités à donner leur avis sont assez clairs :
– « La psychanalyse ne guérit pas, elle sauve »
– « Onfray nous insulte »
– « La psychanalyse est une religion, pas une Science » dit Onfray
– « Un canevas délirant »
Bref, ils ne sont pas contents…
Dans l’un des extraits, Onfray étend à la psychanalyse actuelle le « monde magique, théâtral » que Freud aurait créé selon lui.
De nouveau, je ne vois pas l’intérêt de ce livre, qui veut abattre un homme et des idées déjà mortes depuis bien longtemps… Mais, si les idées de Freud sont dépassées, la psychanalyse n’est pas morte…
Onfray décrit toutes les bêtises par lesquelles Freud est passé successivement, passant d’une idée thérapeutique bizarre à une autre, au fur et à mesure qu’il voyait que cela ne marchait pas… sans parler de ce sexe et des relations incestueuses parents-enfants que Freud voulait voir partout… Mais, on s’en fout ! C’est du passé. Et les psychiatres d’aujourd’hui, j’espère, ne lisent plus Freud. Enfin, j’espère… Mais les livres de Freud sont toujours en vente… malheureusement.
Sinon, pour moi, qui suis une psychanalyse avec un psychiatre (mais assis sur un siège en face d’elle, pas couché sur un canapé !), je ne vois aucune des théories qui sous-tendent la psychanalyse : j’expose mes soucis, mes troubles, je parle de ce que je vis, de mes relations plus ou moins difficiles avec les autres, de ce qui me fait souffrir ou pleurer ou rire ou être bien. Bref, je parle de moi qui interagis avec les autres, et j’essaye de comprendre ce qui se passe, en moi, et avec les autres. Cette parole m’a libéré de tensions, de souvenirs pénibles, voire très pénibles. Bien sûr, il y a probablement un effet « placebo » puisque, déjà, le temps aide à calmer les souffrances passées. Et je pratique en parallèle d’autres méthodes, comme la poésie, le chant, les marches en montagne, ou la lecture de livres de philosophie ou expliquant ce qu’on sait sur l’Homme. Mais parler permet de revisiter ses souvenirs et donc de donner l’opportunité aux connexions neuronales de son cerveau de bouger, de se reconfigurer, peut-être bien en réduisant certaines connexions entre des souvenirs pénibles et les centres de la souffrance. Bref, je parle pendant environ 28 minutes et elle dit quelques mots, quelques questions, quelques suggestions. Bref, c’est moi qui fais TOUT le boulot ! C’est moi qui dis et qui vois. Et je sais, je vois, qu’elle est attentive et qu’elle me voit évoluer, avec empathie et considération, avec attention. Alors, je ne vois pas où elle aurait la possibilité de plaquer sur moi et ma vie des schémas pré-définis issus de théories datant d’il y a un siècle… Peut-être que, plus tard, la discussion prendra une place plus grande. Par contre, on peut se demander si d’autre formes de thérapies, où le praticien discute plus ouvertement avec le patient, où il le guide dans le dédale de ses pensées, ne serait pas plus rapidement efficaces. Peut-être… mais je crains que le « thérapeute » ne finisse par prendre des décisions à la place du patient, de lui dire ce qu’il faut faire, en en faisant donc un exécutant au lieu d’un sujet libre et agissant en conscience. Mais ce n’est pas à moi de juger. Si la psychanalyse est une science, alors ses effets doivent être étudiés, en fonction des méthodes employées. Mais, pour revenir à moi, je subis comme « dégât collatéral » la tendance à analyser ce qui se passe, chez moi, mais aussi chez les autres. Est-ce mal, ou dangereux ? Je ne pense pas, puisque cela me pousse à comprendre le pourquoi de mes pensées et de mes actes, et le pourquoi des pensées et des actes des autres. Ce qui me semble important pour comprendre l’autre, et pour mieux comprendre l’impact de mes paroles et actes sur les autres. Et pour les aider. Mais, bon, certains savent cela naturellement, sans psychanalyse ! parce qu’ils en ont le goût assez jeunes… Mais aussi, à force d’analyser en permanence, ne devient-on pas « froid », insensible, imperméable aux sentiments et aux passions, comme l’amour ? Certes, je deviens serein, ce qui est un grand bénéfice par rapport au creux de ma profonde dépression d’il y a à peine 3 ans. Mais, si je perds la capacité à m’enthousiasmer et à me laisser porter par l’amour, n’aurais-je pas perdu quelque chose de … fondamental ? Mais, savoir qu’on ne veut pas être aimé pour être une béquille pour l’autre, et savoir qu’on ne veut pas aimer l’autre pour qu’il soit une béquille pour soi, bref ne pas aimer par manque mais par un élan profond et sincère et pur vers l’autre, n’est-ce pas le plus important ? Mais, si je vois clairement ce que l’autre recherche en moi pour combler son manque, et que cela ne me convient pas, comment trouverai-je quelqu’un à aimer puisque, presque tous, nous aimons l’autre pour nous sauver nous-mêmes ? pour ne pas être seul, dans cette vie souvent difficile et face à la mort. Mais, bon, on veut aimer et être aimé aussi pour partager les bons moments, les « moments simples » de plaisir innocent, comme de marcher à deux la main dans la main dans une belle lumière et dans un beau paysage…
Nous voilà bien loin de Michel Onfray et de sa rage de dire du mal de ce qui est déjà mort et révolu… Mais il est malgré tout utile de continuer à abattre les statues. Peut-être que le battage médiatique autour de son livre poussera nombre de personnes à renoncer à acheter et lire les déjà-bien-trop-vieux livres de Freud… Finalement, Onfray fait oeuvre de salubrité publique ! Mais, s’il sait détruire les statues, sait-il construire quelque chose qui nous aide ? Démolir les religions monothéistes et la vieille psychanalyse débile de Freud, c’est bien. Mais que propose-t-il à la place ? C’est bien beau de faire la révolution et de tout détruire… Mais celui qui détruit, en général, a bien du mal à reconstruire à la place…
Allez, Michel, fais-nous des vacances. Tu nous fatigues…

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2 Réponses to “Onfray et Freud”

  1. gogo Says:

    Expérience intéressante.

    Mon expérience est vraiment très différente : la psychanalyse a été pour mes parents un moyen d’affabuler d’HDT en HDT. J’ai été vraiment satisfait quand enfin, un médecin scientifique a cessé de pratiquer cette infantilisation pour en arriver symptômatiquement à la seule conclusion logique: paranoïaque du comportement de mes parents…

    Donc mettre un peu de science, aussi « dure » que possible, ce n’est pas nécessairement un mal face à des psychiatres psychanalystes cinglés qui considèrent que les « symptômes » présentés par mes parents constituent en soi un « appel à l’aide ». Dans mon cas, c’était un appel à me foutre la paix.

    Chacun a une histoire différente, effectivement. Si cela vous a aidé de causer, causer, causer, tant mieux pour vous. Personnellement j’aurais préféré ne pas être forcé de causer, causer, causer quand j’avais vraiment d’autres chats à fouetter : la vie réelle, vous savez… pas la construction mentale absurde qu’on m’imposait en hôpital.

    Maintenant, sur la scientificité de la psychanalyse : qu’Onfray vous gonfle, j’en conviens. Mais certains aiment bien qu’une personnalité publique puisse secouer le cocotier à leur place (parce que si je tente moi-même de secouer le cocotier, c’est un « symptôme »…).

    Plus précisément: Onfray n’a pas fait dans la finesse. En tout cas, n’a pas complètement fait dans la finesse.

    Mais si vous voulez de la finesse, je vous suggère de lire « The Religious and Romantic Origins of Psychoanalysis » de Suzanne Kirschner, 1996 (vieux, le débat), Cambridge University Press.

    Ce livre est l’étude la plus fouillée que j’ai pu trouver sur l’historique de la psychanalyse, du point de vue de la généalogie des idées qui y ont mené. Il est assez « factuel » dans la mesure où il ne cherche pas à faire l’allégorie de la psychanalyse ni à la démonter, mais à comprendre ce qu’elle est via l’histoire des idées.

    Il en ressort que la psychanalyse, c’est essentiellement l’individualisation et la sécularisation ainsi que la mise en pratique d’idées chrétiennes mystiques concernant le narratif biblique de la chute originelle et de la rédemption. À la base, il s’agissait de pêché (originel) de l’humanité, et non d’un individu, et d’une rédemption dans l’au-delà, et pas dans le monde réel.

    Ce narratif biblique s’est individualisé et sécularisé à travers deux moments pivots : un mysticisme protestant (en particulier Jacob Boehme) suivi du mouvement des romantiques au 19ème au moment où la psychologie émergeait comme proto-science. C’est dans ce contexte que la psychanalyse de Freud émergea, au milieu d’un scientisme « anti-religieux », et qu’il reprit « inconsciemment » (!) ce thème culturel dominant dans les classes « éduquées » où les thèses chrétiennes monistes ou leur succédanées étaient encore dotées d’une charge émotive certaine. Vienne au 19è-20è, c’est un endroit culturelo-religieusement « intéressant ». Lisez « l’homme sans qualité » de Musil pour une introduction à la Vienne de cette époque.

    Disons que la psychanalyse peut aider des gens. Cela peut aussi irriter et enfoncer des gens. Et il y a des gens qui en ont aussi un peu marre qu’on les enferme sur de « symptômatiques » allégations qu’on étaye par la suite via des allégations psychanalytiques fumeuses. Il y a aussi des gens qui aimeraient bien que des approches scientifiquement plus « dures » aient leur place du point de vue des diagnostics et des décisions d’internement.

    (Attention: j’ai pas dit « inconsciemment » que, par « dur », je souhaitais des électrochocs… j’me comprends…).

    Donc le débat lancé par Onfray est très utile, bien qu’il soit très mal parti, et tout particulièrement hystérisé par le traitement de l’autisme sur lequel il serait temps que les psys français se remettent sérieusement en cause.

  2. trex58 Says:

    Si j’ai dit (ce billet date de plus de deux ans…) qu’Onfray me « gonfle » (me saoûle) parfois, c’est parce que je trouve qu’il écrit trop et trop souvent. Une pensée profonde doit s’appuyer sur du temps, pour écrire, et se relire. Mais, pour dire crûment (et en exagérant un peu) des choses importantes, il est très bon. Simplement, j’avais acheté « Le souci des plaisirs » et j’étais un peu fou de rage de lire un livre… vide, resucée de son « Traité d’athéisme », et flou artistique sur les plaisirs de la vie sexuelle.

    Je pense que la psychanalyse (Freud, Lacan) est à jeter à la poubelle. Parce que les idées du premier n’étaient que des hypothèses et des bricolages. Et parce que le second a camouflé une sorte de philosophie dans son charabia. Bref, en 2012, il y a des thérapies nouvelles qui ont fait leurs preuves pour … faire disparaître les symptômes, voire même une bonne partie des causes. Faut donc les appliquer. Comme, par exemple, pour l’autisme. Les psykks français sont très graves, profondément atteints. Demain, je vais prendre des photos d’une « manif » de parents d’enfants autistes autour d’un colloque de psykks lacaniens sur l’autisme. J’ai lu le « programme » de ce « colloque », et c’est à vomir tellement ces gens se masturbent avec des idées à la con.

    La psychothérapie que je suis avec cette psychiatre psychanalyste lacanienne, je la vois assez bien comme un cadre qui me force, chaque semaine, à regarder comment j’ai vécu dans la semaine et à essayer de comprendre pourquoi je ressens encore de la douleur de certaines choses, afin de moins la ressentir et donc d’agir plus sereinement. Qu’elle soit psykks ou lacanienne, je ne le vois pas, et je m’en fous, tant qu’elle ne me sort rien des conneries de Freud et Lacan. D’ailleurs, je pense qu’elle n’est pas bête, et qu’elle a su extraire du salmigondis de ces deux débiles une vision plus … réaliste de ce qu’est notre vie intérieure psychique.

    Parler, cela aide à mettre des mots sur des impressions ou pensées vagues. Nous sommes des êtres de parole. La parole fait partie de notre patrimoine génétique. La parole permet à nos émotions de s’exprimer autrement que par des larmes ou des cris. Enfin, je le pense…

    Mais, pour conclure : Oui ! Il faut que la science continue d’avancer et, surtout, valide ses théories, et jette aux orties les idées improuvées et dangereuses du passé.

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