Eloge de l’Amour – Alain Badiou

Le livre « Eloge de l’amour » d’Alain Badiou, interrogé par Nicolas Truong, est très intéressant, même s’il n’est pas parfait. D’ailleurs, aucune importance qu’il soit « parfait » car, sur ce sujet, je me demande si quelqu’un pourrait décrire correctement l’ensemble des possibles de l’amour. Disons que ce livre permet de voir la pensée d’une personne, habituée à réfléchir et analyser, et qui a pas mal vécu humainement, et qui arrive à exprimer ses idées, que je ne reprendrai pas dans le détail ici. Simplement, avec l’inspiration générée par la lecture du livre, hier soir, je vais essayer de dire, à ma façon, ce que j’en pense, à cet instant, matinal, après l’avoir ruminé inconsciemment cette nuit.

Badiou parle de l’amour, mais à partir du moment où il est constitué. Il ne dit rien de ses origines : pourquoi il apparaît. Si ce n’est qu’il est lié au hasard. Mais c’est un peu court de dire que l’amour naît du hasard, hasard d’une rencontre, miracle d’une rencontre. Il ne parle pas des conditions qui font qu’on est dans un état mental favorable à aimer, ni des mécanismes sous-jacents, sous notre conscience. Et puis, comme tout philosophe homme, il ne peut pas vraiment se mettre à la place d’une femme. Comment le pourrait-on, d’ailleurs ?! Et il est à déplorer que si peu de femmes écrivent en philosophie. Peut-être bien ont-elle d’autres choses à faire ?! Aimer, par exemple ! Vivre véritablement, dans l’amour des enfants, ou d’un homme. Quand on est heureux, a-t-on envie de « perdre » son temps à écrire ce qui nous passe par la tête ? Alors, Badiou, en tant que philosophe, mais n’étant ni sexologue, ni psychiatre, n’évoque pas toutes les mauvaises raisons qui poussent à « aimer », enfin, à croire aimer. Aime-t-on vraiment, si l’on est en manque, si l’on est seul et triste ? si l’on est en manque du plaisir du sexe ? L’être aimé ne devient alors qu’un moyen pour combler ce manque, pour apporter l’équilibre à une vie bancale. Est-ce de l’amour ? Ne faudrait-il pas être « en équilibre », ni heureux, ni malheureux, mais tranquille, croyant avoir tout ce dont on peut désirer, pour se rendre compte, brutalement, que la personne qui se tient là, devant nous, nous est « indispensable » pour vivre véritablement sa vie, pour vivre l’expérience ineffable d’être deux, face à la vie, face à la mort, pour se donner la main afin d’affronter le temps qui passe et nous avale, pour ne pas être seul, aider l’autre, être aidé par l’autre, dans une communion profonde des personnalité, pour faire face à ce néant de notre existence, pour donner un sens à notre existence ? Sans doute… Bref, le « véritable » amour sain ne me semble pas pouvoir naître d’un état de manque, d’un désespoir, d’une faiblesse. Mais, attention à l’illusion d’être sain, et attention à la mauvaise idée qu’il faudrait éliminer de soi la folie pour pouvoir aimer, car aimer, si c’est bien faire la nique à la mort, exige d’avoir la folie de croire qu’aimer va tout changer et rendre supportable l’inacceptable néant de cette vie destinée à ne plus être qu’un rien. Bref, aimer, c’est bien faire face à deux à ce qui semble trop lourd à porter tout seul. Même si, comme le dit l’humoriste : « aimer, c’est avoir des soucis qu’on n’aurait pas tout seul ! » 🙂 Mais qu’importent les soucis et les souffrances, car il vaut mieux brûler et geler alternativement par la faute de l’amour plutôt que de stagner dans la tiédeur fade d’une vie sans amour, vide de sens (à moins de sublimer sa vie dans l’art et/ou l’amour des autres ?). Rien de plus délicieux que de se sentir des ailes à la vue de l’aimé(e), même si une petite voix, une toute petite voix, nous dit qu’on s’est – de nouveau – laissé prendre à une illusion parce qu’on en avait besoin. Rien de plus fort que de sentir son coeur battre et son cerveau-sexe anticiper le jeu d’amour de nos deux corps enlacés rien qu’en le/la regardant, n’ayant qu’une envie : l’embrasser là et maintenant. « Sexuellement, c’est-à-dire avec mon âme », Boris Vian.
Badiou examine les trois façons classiques de décrire l’amour, dont ce qu’en disent les sceptiques, qui disent que ce n’est qu’une illusion. C’est ce que je dis, parfois. Mais, en y réfléchissant, aimer n’est pas une illusion, puisque ce phénomène nous « remue » profondément et nous pousse à faire des choses qu’on aurait jugées imbéciles ou incroyables auparavant. Non, ce qui est une illusion, ce sont les raisons qui nous poussent à aimer : « illusion », car hors de la raison, hors du rationnel. C’est-à-dire hors de notre conscience. Nous sommes là, tranquille, il/elle apparaît et, brutalement, par ce qui semble incompréhensible ou un « miracle », l’amour naît. Mais pourquoi ? Ne seraient-ce pas tous ces mécanismes silencieux et cachés à notre conscience qui, voyant/sentant/éprouvant une présence qui correspond à ce qu’intimement – donc hors de notre conscience – nous désirons qui, brutalement, déchargent en nous toutes ces hormones d’attachement, de plaisir, de désir, qui nous font voir l’autre comme l’unique, et qui nous le/la rend si exceptionnel(le), brillant(e) parmi les autres ? Alors, encore une histoire d’instincts, de désirs ? Finalement, c’est déjà bien connu, tout ça… Mais Badiou pense que l’amour n’est pas un moyen détourné de la Nature pour nous pousser à nous accoupler et à rester ensemble pendant l' »élevage/éducation » des enfants car, sinon, pourquoi les personnes stériles, les gens trop âgés pour procréer, les homosexuels, pourquoi aimeraient-ils ? Mais, à mon avis, si ce mécanisme est au coeur de l’Homme depuis des centaines de milliers de générations, il déborde de son champ d’application et, même lorsque les règles de la Nature (se reproduire pour toujours créer la vie) ne s’appliquent plus, le mécanisme est toujours actif, car étant un moteur de vie. Alors, pour parler d’amour, il ne suffit pas d’un philosophe, il faut aussi : un sexologue, un psychiatre, un historien, un anthropologue, un primatologue, des hommes et des femmes, etc. Bref, juger d’un tel phénomène de façon générale, en utilisant son expérience, aussi large soit-elle, est impossible. On ne peut en décrire l’étendue. On ne peut parler que de ce qu’on pense qu’est l’amour. Bref, on n’en donne qu’une vision ; ce qui est déjà bien utile ! Mais Badiou parle aussi du lien qu’il y a entre l’amour et le désir sexuel. Il dit, reprenant Lacan, qu’il n’y a pas de « rapport sexuel » parce que la jouissance emporte loin de l’autre : « le sexuel ne conjoint pas, il sépare ». Le jeu de mot entre « rapport », qui implique une relation avec l’autre, et « rapport sexuel », l’acte de copuler qu’il juge solitaire même à deux, est là pour dire que, dans l’acte sexuel, on est égoïste, narcissique. Drôle de façon de penser la sexualité, je trouve… Où est le plaisir de donner le plaisir ? Où est l’attention qu’on porte à l’autre en lui donnant les gestes, les caresses qui permettent à l’autre d’avancer dans la montée vers la jouissance, tout en faisant patienter la sienne, ou en nourrissant son désir et sa tension par le plaisir du plaisir qu’on voit monter en l’autre, du bonheur de donner et créer du plaisir chez l’autre, d’arrêter ainsi le temps et croire quelques minutes à l’éternité, parce qu’on s’est saoûlé de plaisir et qu’on ne pense plus à rien, sinon à goûter l’acmé puis le calme profond et tranquille – la sérénité, l’épuisement des tensions – qui le suit ? Bref, qu’en est-il du plaisir et du bonheur qu’on éprouve à donner du plaisir à l’autre ? Ces philosophes ou psychiatres, ont-ils vraiment fait l’amour ? ou ont-ils seulement joui de leur compagne ? D’ailleurs, on aimerait entendre plus souvent des femmes s’exprimer sur le sujet… et dire ce qui, dans l’acte sexuel, les rend si folles et belles à la fois, le souffle court, exprimant leur plaisir par des cris, des gémissements et une fragilité qui nous émeuvent… Mais Lacan dit aussi que, dans l’amour, « l’un essaye d’aborder l’être de l’autre » ; ce qui me semble bien plus juste et proche de la réalité. Mais lui parle de l' »amour » large et pas de l' »acte d’amour sexuel ». Pourtant, dans ces moments si intimes, où l’on se livre à l’autre, où l’on reçoit la part la plus intime de l’autre, dans ce que seul l’Homme, comparé aux animaux, ne peut faire que caché, hors de la vue des autres, n’essaye-t-on pas d’être au plus prêt de l’autre, de sa personne, de son être ? (sans jeu de mot sur la proximité intime de « l’un dans l’autre »…). Badiou dit aussi que « la sexualité, si magnifique qu’elle soit, se termine dans une sorte de vide », appelant à la répétition, et que « l’amour est l’idée que quelque chose demeure dans ce vide, que les amants sont liés par autre chose que ce rapport (à l’autre – c’est moi qui rajoute) qui n’existe pas ». Alors, c’est toujours pareil : c’est un homme qui commente ce qu’un autre homme a écrit. Mais qu’en pensent les femmes ? Et pas les femmes, comme Simone de Beauvoir, qui ont vécu à une époque où il fallait se libérer d’un carcan abominable, mais les femmes d’aujourd’hui, jeunes et libres. Car, depuis bien longtemps, depuis si longtemps, la femme est un objet de désir et de plaisir pour l’homme. Certes, dans ce jeu, l’homme croit bien souvent conquérir et dominer, alors qu’il n’est que le jouet de ses instincts et est, bien souvent aussi, manipulé sans s’en rendre compte par les femmes qui utilisent son désir et son obnubilation pour le désir pour lui faire faire ce qu’elles désirent. Mais, au bout du compte, même s’il est manipulé, c’est bien lui qui a le pouvoir… c’est bien l’homme qui est « actif » et la femme qui est « passive », comme le dit le Yin et le Yang. Quoi qu’on puisse penser de la libération sexuelle, dans l’acte d’amour le mouvement de va-et-vient fondamental qui mène à la jouissance vient bien de l’homme et des instincts que la Nature a donnés aux hommes, et aux autres animaux et primates mâles ?!
Badiou cite Rimbaud : « L’amour est à réinventer ». Mais cette phrase avait un sens puissant à cette époque, où les conventions faisaient que l’amour était nié, assujetti aux mariages arrangés et à la dépendance financière et légale de la femme à l’homme. Ce n’est plus tout à fait le cas aujourd’hui. L’amour est toujours à réinventer, mais c’est devenu de plus en plus subtil. Car les femmes osent de plus en plus (et c’est heureux ! et c’est grâce à la diminution de l’emprise du judéo-chrétinisme sur notre société) prendre l’initiative, pour séduire, pour prendre, et pour – au lit – transformer l’homme en un objet de désir et de plaisir. Mais, dans ce renversement, je crains que l’homme ne devienne de plus en plus ridicule car, entre une femme pourvue de multiples et délicats appâts sexuels, avec une jouissance multiple et si manifestement puissante à terrasser la conscience, et pourvue d’une grande beauté par la grâce de l’Evolution, et un homme plutôt ridicule à la fois en érection et au repos (en « débandade »), comme un âne à grelots, avec sa sexualité fragile et unique de primate privé d’os pénien, il y a bien un déséquilibre esthétique évident – enfin, à mon goût d’homme hétérosexuel ! mais les femmes voient sûrement en nous un objet de désir, malgré tout, bien évidemment :), dans la « beauté » d’un beau cul d’homme par exemple ? Enfin, pour revenir à l’amour, Badiou en distingue trois conceptions : romantique, contrat, illusion ; auxquelles il rajoute la sienne : l’amour est une « construction de vérité », vérité sur le monde à Deux plutôt qu’à Un, vérité sur le monde vécu à deux plutôt qu’à un, vérité sur le fait de vivre des épreuves du point de vue de la différence, de l’altérité, et de l’union de ces différences. L’amour (et c’est moi qui complète ici), c’est vivre ensemble les (presque) mêmes choses, mais de points de vue différents, enrichissant l’autre en lui permettant d’essayer de voir la vie et le monde par d’autres yeux que les siens, bref à sortir de soi pour essayer de se mettre à la place de l’autre, par la capacité qu’a l’amour de nous faire sentir et comprendre ce que ressent l’autre sans l’usage de la parole, simplement par la profonde compréhension du langage du corps, et du regard, de l’autre, grâce à une longue pratique et proximité de l’autre, expérience proche de l’amitié où deux personnes se consacrent l’un-l’autre beaucoup de temps et finissent pas se si bien connaître. Peut-être bien aussi en exerçant quelque instinct lié à l’empathie ? permettant de ressentir ce que vit l’autre ? Et cette éloge de la différence, qui enrichit, ne va pas dans le sens de l’homosexualité, me semble-t-il, puisque deux personnes du même sexe ont des visions du monde plus proches, en général (mais, justement, ceux du même sexe qui s’aiment sont peut-être bien aux antipodes des possibles de leur sexe commun et voient le monde de façons fort différentes et complémentaires ? Donc, l’homosexualité serait entre personnes aux extrêmes des possibles de leur sexe ?)
Mais, pour conclure, l’amour naît du hasard, l’amour n’est pas prévisible, l’amour n’est pas rationnel et ne peut être disséqué, son apparition est un miracle et, plus on espère et attend le miracle, moins il a de chances de se produire puisque, pour croire et assister au « miracle », il faut avoir un « coeur pur », innocent et tranquille, bref il faut avoir renoncé à penser et analyser, juste vivre simplement l’instant, en conscience. Alors, pour multiplier ses propres chances d’aimer, il faut y renoncer, ne plus y penser, arrêter de le conceptualiser, accepter d’être seul, trouver malgré tout du bonheur dans cette solitude, bonheur qu’on ne peut trouver véritablement (car l’homme est un primate grégaire) qu’au contact des autres, de l’autre sexe si possible !, de sorte de créer des opportunités de rencontre et d’avoir l’esprit calme et tranquille au moment où l’apparition de l’unique fait exploser en un geyser ce lac tranquille, qui était prêt à recevoir le miracle de la rencontre. Mais, attention, il arrive parfois que les miracles n’adviennent pas, plus… C’est dans la règle du jeu : accepter le renoncement à l’espoir du miracle, pour en être que plus surpris au moment où, la conscience l’ayant oublié, il nous emporte, mais accepter aussi que peut-être jamais, plus jamais, il n’advienne… surtout quand, l’âge avançant, notre espoir et notre « simplicité » en ont pris un sacré coup, à force d’épreuves et d’échecs. Mais, tant qu’il y a de la vie !
Quant à moi, si je suis mon analyse, je dois arrêter d’écrire sur ce Blog, arrêter de me poser des questions et de disséquer ce dont je manque, pour être prêt à le recevoir, et sortir dehors voir comme le monde et les femmes sont belles ! 😉 Surtout qu’il fait soleil (mais toujours froid…) et que, bientôt, il n’y aura plus de pain à la boulangerie…
Bon, il ne restait plus grand chose…
Mais Badiou parle aussi du lien entre l’amour et la durée. Et ça m’embête… Car comment demander à un feu d’artifices de durer… sinon vouloir figer le temps. L’amour dans la durée, voire l’éternité, c’est vouloir le bonheur. Cela sied bien au bonheur en famille, qui ne peut se construire pleinement (ou en obéissance à un schéma imposé par la société…) qu’avec le désir d’enfants, pour le bonheur de voir naître le miracle de l’enfant et les voir grandir, avec tous les bonheurs et … soucis qu’ils apportent (mais, si l’on vit sa vie sans avoir d’enfants, a-t-on vraiment vécu ? Et quelle fêlure en soi, et que de création il faut sortir de soi, autrement, pour remplir sa vie ? à moins de vivre l’enfantement au travers des enfants des autres, de sa fratrie ? dans une position plus légère, moins impliquée, sans responsabilité d’éducation, plus jouissive, de vivre le bonheur de voir grandir des enfants en voyant grandir ceux de ses frères ou soeurs ? Mais c’est un autre sujet…). Mais Badiou dit aussi que l’amour est « le désir d’une durée inconnue ». Oui, là encore, le fait de ne pas savoir, de ne pas anticiper, l’acceptation de la possible finitude de l’amour, c’est comme pour la vie : s’attendre à ce que la vie ou l’amour puissent cesser brutalement, c’est amplifier le besoin d’en vivre intensément chaque instant et de – plutôt – lui porter une attention constante, afin de l’alimenter sans trop s’inquiéter des hauts et des bas, et sans peur qu’il meure, en se satisfaisant de ce qu’on reçoit de lui chaque jour : se satisfaire de ce qu’on a sans craindre de le perdre. Car, « aimer », c’est aussi accepter que l’autre puisse partir, un jour. Aimer, c’est définitif, c’est pour la vie, ça vous prend et ne vous lâche plus, même si cela peut devenir de la haine parfois. Alors, même si l’autre est parti avec un(e) autre, même si un(e) autre a pris notre place dans la vie de l’aimé(e), on est heureux de le/la savoir heureux/heureuse. Car, sinon, ce n’était pas de l’amour, mais de la possession, de l’égoïsme. Aimer l’autre, c’est vouloir son bonheur, avec ou sans moi. L’amour est une rencontre, qui crée des liens indéfectibles, mais l’amour n’est pas synonyme d’éternité. D’ailleurs, si la mort emporte l’un des deux, il faut savoir accepter la disparition de l’être aimé, après les affres de la souffrance et la douleur de l’absence, après l’arrachement de la moitié de ses sens et de sa vie, pour pouvoir recréer de nouveau du bonheur, pour être prêt – de nouveau – à aimer, après avoir tout détruit et tout arraché, puis tout reconstruit, de sa vision du monde. Mais – bien sûr – avoir en tête la possible fin, par la mort ou la séparation, de l’amour, cela n’aide pas à aimer, puisque cela parle de notre peur de perdre ce qui nous rend si heureux, si léger. Mais, comme pour la vie et la mort, il faut apprendre à jongler avec la conscience de l’impermanence de toute chose, en vivant en conscience chaque instant, comme un cadeau qu’on reçoit chaque matin, en faisant la nique à la mort par l’énergie et la révolte face à l’inéluctable : l’usure des sentiments et l’usure de notre corps, avec la possibilité quand même que l’amour puisse tenir jusqu’au bout.
Badiou parle aussi de la nécessité de « dire » l’amour, de le déclarer, de le mettre en mots, ces mots si simples qui – pourtant – transforment radicalement la vie : « je t’aime ». Comme Barbara, je ne sais pas dire ces mots. « Je ne sais pas dire je t’aime. Je ne sais pas, je ne sais pas. Je ne peux pas dire je t’aime. Je ne peux pas, je ne peux pas. » Elle, semble-t-il, parce qu’elle l’a dit tant de fois, pour rire, alors qu' »il ne faut pas rire de ces mots-là ». Moi, parce que … je ne sais pas les dire, parce que je ne les ai jamais dit – du fond du coeur, même si j’ai aimé. Parce que je n’arrive pas à les dire si je ne me sens pas totalement aimant, parce que j’exige trop d’absolu de moi pour les dire ? Parce qu’ils sont trop forts pour moi ? Parce que l’éternité d’amour qu’ils contiennent se heurtent à ma conscience de l’impermanence ? Parce qu’ils me font peur ? Parce que j’ai peur de m’engager ? peur d’être enfermé dans une relation unique, peur de l’angoisse du futur, peur de la prison de l’amour ? Parce que, s’il me faut les dire, c’est parce qu’elle attend que je les dise ? qu’elle l’exige et ne comprend pas que je ne peux pas les dire ? et que je n’aime pas – ainsi – qu’on mette sur moi ce poids de devoir décider, de prendre position alors que j’ai juste envie de me laisser flotter ? Parce que j’ai peur de décider, de m’engager ? Parce que mon premier amour est toujours là, à me peser, comme une erreur terrible de l’avoir déchiré, sans avoir résisté et avoir attendu, malgré la distance, sa fragilité, qu’elle me le dise, trop tard, alors que je m’étais consumé avec une autre, plus « accessible » sexuellement ? parce que j’ai détruit un possible, et que ça me hante encore, bêtement ? parce que je suis trop con, trop compliqué, trop toujours à me poser des questions, au lieu de vivre la vie simplement ? parce que mes parents ne m’ont guère montré d’amour peut-être ? parce que je me sens ridicule à dire ces deux pauvres petits mots qui me semblent bien plus grands que je ne le serai jamais ? parce que j’ai peur de l’éternité et de la force qu’ils contiennent ? Allez donc savoir ce qui se trame au fond du cerveau d’un mâle français de 51 ans qui a l’impudeur de décrire sa bêtise ainsi devant … n’importe qui, comme le ferait un écrivain maso et exhibitionniste, au lieu de le garder pour sa psy, dans l’intimité et le secret de son confessionnal ? Allez, un peu de pastis, et ça ira mieux ! 😉 Ou bien, c’est parce que, comme devant l’infini des jouets, on ne se résout pas à se limiter à une femme alors que toutes les femmes sont belles et tendres, mais chacune différemment… « L’homme qui aimait les femmes », de Truffaut : cette homme, blessé profondément par un amour, et qui aime – véritablement – toutes les femmes – fragiles et tendres – qu’il croise, et qui est aimé par toutes ces femmes, même si chacune sait qu’elle n’est pas l’unique, qu’elle n’est que de passage, parce qu’il ne peut/veut plus s’engager, parce qu’il est blessé à cause de cet amour qui lui a été refusé par elle, et que, blessé puis en convalescence, il veut aussi donner une autre forme d’amour, sincère et profond, mais léger, sans promesse, juste un passage, avant que de voir passer d’autres jambes, d’autres yeux, un autre papillon mystérieux et incompréhensible, qui capte et focalise son besoin d’amour qui toujours fuit, comme une longue chute vers l’avant, pour ne pas s’arrêter, pour ne pas retomber dans ce qui l’a profondément blessé, pour ne pas repenser à celle qui… Jusqu’à la dernière, qui lui fait oublier la première. Mais il n’y a que dans les films de Truffaut que les femmes ne sont pas possessives et acceptent ainsi qu’un homme passe, prenne, donne, et puis reprenne son chemin, vers une autre… Entre la fiction et la réalité…
Badiou parle aussi de la fidélité. Comment voir l’autre s’éloigner, s’intéresser à d’autres et – pire – à un(e) seul(e) autre… C’est la concrétisation de sa peur cachée, c’est la peur de se retrouver seul(e), c’est un sentiment de trahison, c’est un arrachement, c’est la destruction de ce qu’on croyait si solide, la destruction du socle qu’on croyait éternel et sur lequel on avait bâti, oublieux de l’impermanence de toute chose, trop confiant. Badiou parle d’une autre fidélité, philosophique. Mais la fidélité, au sens commun, c’est le refus du risque, c’est la crainte de la fin de cette éternité à deux, c’est la peur de se retrouver seul(e), une fois que l’âge rend les choses d’amour bien plus compliquées peut-être… ou c’est le respect de l’autre, malgré les envies ou le sentiment qu’on s’éloigne l’un de l’autre, ou le respect idiot d’un « contrat » de société, nécessaire pour assurer la stabilité nécessaire pour faire bien grandir les enfants. Mais, partir hors du couple, s’aventurer, fissurer le « contrat », c’est peut-être l’aveu de la fin d’une phase de l’amour, ou bien juste satisfaire le besoin de nouveauté, ou de chair fraîche…, ou la conséquence d’une usure du couple, où l’amour s’est transformé. Alors, peut-être vaut-il mieux se séparer ? temporairement, ou définitivement. Peut-on accepter que l’être aimé aime deux personnes ? Peut-on aimer deux personnes ? difficile à imaginer dans notre lourd schéma judéo-chrétien qui nous enserre de principes et de certitudes. Pourtant, « Whatever works » dit Woody Allen, mais sa « démonstration » est biaisée.
Mais Badiou ne parle pas de la peur d’aimer, de la peur de – de nouveau – être possédé par ce sentiment, avec tout ce qu’il bouleverse en nous, en plus de la peur des souffrance afférentes, avec la peur de ne plus décider, de ne plus être seul maître à bord de sa vie – de perdre sa liberté, mais d’obéir à quelque chose qu’on ne comprend pas vraiment, avec la peur de ne plus savoir être/vivre à deux, tous les jours. Et la peur de l’inconnu, et le souvenir des difficultés passées. Et la peur de ne plus avoir la fraîcheur (de corps et d’âme) et l’innocence qu’on pense nécessaires pour aimer. Prendre conscience que le sablier de notre temps est bien plus qu’à moitié vide rend les choses plus compliquées… Quant à moi, j’ai peur qu’aimer m’empêche dorénavant d’en parler comme je le fais maladroitement ici : les gens heureux n’ont pas d’histoire ! Quand on nage dans le bonheur, on a peut-être moins envie d’écrire… et j’ai pris goût à écrire ce qui me passe par la tête, idées qui papillonnent et sont changeantes comme la météo du printemps. 🙂 ! Mais, en disant cela, et en appréciant le plaisir de pouvoir un peu analyser les possibles de l’amour, je voudrais bien – de nouveau – qu’il s’empare de moi, et que ce soit réciproque ! Mais quelle femme peut aimer celui qui se plaît ainsi à perdre son temps à déblatérer sur ce qui lui manque ? alors qu’il fait si beau dehors ? (il fait soleil, certes, mais le vent du nord est bien pénible…) L’amour demande-t-il une simplicité d’âme et le désir de vivre simplement ? ou permet-il à ceux qui s’interrogent et sont curieux de tout et désireux – encore et encore – de comprendre le monde et soi-même d’aimer ? L’avenir me le dira. Ou, plutôt, ELLE me le dira. Mais qui ? Existe-t-Elle ? L’ai-je déjà rencontrée ? La rencontrerai-je jamais ? Et puis, il n’y a pas que l’amour « coup de foudre », il y a l’amour qui se construit, doucement, sans qu’on s’en rende compte, jusqu’au moment où l’amie devient plus qu’une partenaire avec qui échanger de délicieux moments. Dans quel processus suis-je, sans le savoir ? Allez savoir… L’évidence apparaîtra un jour. Ou pas. Je suis à la croisée des chemins…

C’est bien de moi de consacrer l’une des plus belles journées depuis longtemps à rester ainsi devant mon PC, à écrire des bêtises… Mais le vent du nord me glace… Belle excuse !

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4 Réponses to “Eloge de l’Amour – Alain Badiou”

  1. wable Says:

    Magnifique et tellement vrai, merci et bravo !

  2. trex58 Says:

    Bravo pour vous d’être allé (ou allée ?) jusqu’au bout de ce LONG billet ! Je ne sais pas ce que j’avais pris comme drogue ce matin-là, pour dire toutes ces bêtises… Pas grand chose, je le crains : un verre de jus de pamplemousse, un bol de lait chaud et deux tartines de confiture de figue… comme tous les matins. Non, je crois plutôt que la prose de Badiou est un peu magique…

    Bon, au moins, avez-vous lu son livre ? (qu’il me faudra relire, d’ailleurs…) Pour que vous disiez vous aussi ce qu’il vous inspire.

  3. jobougon Says:

    Ce n’était pas du temps perdu que de lire ceci. Merveilleux cadeau que tu nous fais là. Merci. Voici un lien vers un texte que j’ai récupéré sur un blog de philosophie accompagné de citations diverses sur le sujet.
    http://jobougon.wordpress.com/2011/04/26/l%e2%80%99amour-est-un-delire/#comment-2413
    A l’occasion je regarderai le livre en question pour voir si je me sens de le lire en entier.

    • trex58 Says:

      Ha ha ha ! J’étais en forme ce jour-là ! Et je suis vraiment allé cherché mon pain au milieu… sans vraiment perdre le fil de mes pensées. Mais, bon, je ne suis pas sûr que mon texte est merveilleux.
      J’ai écrit ce texte il y a 18 mois… J’avais rencontré une femme qui me plaisait… Sa voix, ses cheveux, sa façon d’être… Même son dédain de moi me plaisait. Ensuite, elle a bien su me rendre fou en annulant au dernier moment deux RVs successifs pour aller au cinoche ensemble, cristallisant son attrait pour moi et lui dévoilant l’importance que je plaçais en elle, ce qui l’a faite fuir et m’a poussé comme un fou à lui courir après. Ca m’a torturé jusqu’à mi-décembre, me faisant tomber dans une sacrée folie amoureuse (celle où l’on interprète tout signe comme positif…) dont elle m’a fait sortir brutalement. Juste à point pour, complètement vide de désir, être aimé par une autre, que j’ai trop aimée encore et qui s’est lassée de mes attentions et, pire encore pour ma fierté, de ma capacité à lui donner un plaisir qu’elle n’avait jamais connu auparavant… Et là, je flotte… attendant de rencontrer encore le miracle du sourire d’une femme à qui je plais ou la folie de retomber amoureux d’une femme qui me sourit par gentillesse. Mes hormones, certainement, sont redescendues bien bas. Bah, il y a des hauts et des bas. Ce n’est pas que je sois fatigué de ces déceptions, mais plutôt fatigué (pour le moment) du carnage émotionnel en moi. Finalement, être rejeté ce n’est pas grave si on a été aimé avant ; il faut juste digérer le passage du paradis à l’enfer afin de pouvoir retrouver le calme intérieur… Mais, bon, il n’y a rien de plus doux pour moi que de caresser le corps d’une femme qui m’aime et de la voir jouir sous mes mains. Mais pourquoi aimons-nous ? Pour trouver une personne avec qui vivre devient plus intéressant. Parce que, à deux, c’est vachement mieux que tout seul (même les disputes ont plus de goût à deux ! ;)). Mais, bon, avec l’âge, on se bat moins au travail et on a plus d’énergie pour observer celle/celui qu’on aime et faire attention à être « bien », c’est-à-dire avec du calme et un regard plus profond sur ce qui se trame en nous et en l’autre.

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