L’envers et l’endroit

Albert Camus

« L’envers et l’endroit » est le premier livre d’Albert Camus, écrit alors qu’il avait 22 ans, en 1935-1936.
Il s’agit de quatre petits essais, qui tournent autour de : la vieillesse, le voyage, la mort, la solitude, et la vie. De la peur de la mort. Et du ciel, et du soleil ! À la fin, il parle peut-être bien d’amour (des femmes) et de désirs (sexuels), mais ce n’est pas sûr, car tellement caché.

Et non ! Ce petit livre n’est pas triste ! Même s’il parle de la vieillesse et de la mort. Car Camus décrit si bien son trouble de vivre.

Déjà, si jeune, il y écrit des textes beaux et profonds. Beaux par la langue, simple, qui dit des choses si évidentes mais si graves sur la vie et la mort, et – pire – la vieillesse. Profonds, parce qu’il parle de sa solitude.
Et, dans la préface qu’il ajoute tardivement, il dit combien « cette oeuvre de jeunesse est la source secrète qui a alimenté tout ce qu’il a écrit ».

Wikipedia dit : « En marge des courants philosophiques, il s’est opposé au christianisme, au marxisme et à l’existentialisme. Il n’a cessé de lutter contre toutes les idéologies et les abstractions qui détournent de l’humain. »

De quoi parlent ces 5 textes ?
De la vieillesse et de sa solitude. Des voyages et de la solitude qu’ils génèrent quand on se retrouve seul dans un pays inconnu dont on ne connaît rien, pas même la langue. De la mort, qui frappe. Et de ces morts-vivants qui sont pressés d’en finir et qui attendent la fin comme une délivrance. La vie, et la vieillesse, en ces temps-là, n’étaient pas bien gaies…
Camus est né et a vécu sa jeunesse en Algérie, au soleil et près de la mer, dans la pauvreté. Son père est mort à la guerre de 14-18. Quant à sa mère, sourde, un peu idiote et devant travailler, elle a laissé sa mère éduquer Camus. Elevé par une vieille et une folle, Camus vit une jeunesse de vieux. Page 61, il dit l’essentiel à propos de sa mère : « L’enfant … commence à sentir beaucoup de choses. À peine s’est-il aperçu de sa propre existence. … Il a pitié de sa mère, est-ce l’aimer ? Elle ne l’a jamais caressé puisqu’elle ne saurait pas. »

Quelques phrases qui m’ont marqué :

« Les jeunes ne savent pas que l’expérience est une défaite et qu’il faut tout perdre pour savoir un peu. »

« Un vieil homme qui va mourir est inutile, voire gênant et insidieux. »

« La vieille assise devant lui, …, le cerveau vide, les yeux fixes et morts. »

Un vieux pense : « Soudain il découvre ceci que demain sera semblable, et après-demain, tous les autres jours. Et cette irrémédiable découverte l’écrase. Ce sont de pareilles idées qui vous font mourir. Pour ne pouvoir les supporter, on se tue – ou si l’on est jeune, on en fait des phrases. »

« La mort pour tous, mais à chacun sa mort. Après tout, le soleil nous chauffe quand même les os. »

« Quand tout est fini, la soif de vivre est éteinte. Est-ce là ce qu’on appelle le bonheur ? En longeant ces souvenirs, nous revêtons tout du même vêtement discret et la mort nous apparaît comme une toile de fond aux tons vieillis. Nous revenons sur nous-mêmes. Nous sentons notre détresse et nous en aimons mieux. Oui, c’est peut-être cela le bonheur, le sentiment apitoyé de notre malheur. »

« Mais surtout, entre les grands ficus, il y avait le ciel. »

« … chaque fois qu’il m’a semblé éprouver le sens profond du monde, c’est sa simplicité qui m’a toujours bouleversé. »

« Tout pays où je ne m’ennuie pas est un pays qui ne m’apprend rien. C’est avec de telles phrases que j’essayais de me remonter. »

 » En voyage : … angoisse … L’homme est face à face avec lui-même : je le défie d’être heureux… Et c’est pourtant là que le voyage l’illumine. Un grand désaccord se fait entre lui et les choses. Dans ce coeur moins solide, la musique du monde entre plus aisément. »

« In magnificentia naturae, resurgit spiritus. »

« Car ce qui fait le prix du voyage, c’est la peur. Il brise en nous une sorte de décor intérieur. Il n’est plus possible de tricher – de se masquer … [dans la routine]. »

« .. je me fondais dans cette odeur de silence, je perdais mes limites, n’étais plus que le son de mes pas, ou ce vol d’oiseaux… »

« J’étais lucide et souriant devant ce jeu unique des apparences. Ce cristal où souriait le visage du monde, il me semblait qu’un geste l’eût fêlé. Quelque chose allait se défaire… Seuls, mon silence et mon immobilité rendaient plausible ce qui ressemblait si fort à une illusion. J’entrais dans le jeu. Sans être dupe, je me prêtais au jeu des apparences. »

« … si le langage de ces pays s’accordait à ce qui résonnait profondément en moi, ce n’est pas parce qu’il répondait à mes questions, mais parce qu’il les rendait inutiles. »

« Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre. »

« Pour moi, j’avais envie d’aimer comme on a envie de pleurer. Il me semblait que chaque heure de mon sommeil serait désormais volée à la vie… c’est-à-dire au temps du désir sans objet. .. j’étais immobile et tendu, sans forces contre cet immense élan qui voulait mettre le monde entre mes mains. »

« Je sais bien que j’ai tort, qu’il y a des limites à se donner. À cette condition, l’on crée. Mais il n’y a pas de limites pour aimer et que m’importe de mal étreindre si je peux tout embrasser. »

« Et si je tente de comprendre et de savourer cette délicate saveur qui livre le secret du monde, c’est moi-même que je trouve au fond de l’univers. Moi-même, c’est-à-dire cette extrême émotion qui me délivre du décor. »

« La vie est courte et c’est péché de perdre son temps. Je suis actif, dit-on. Mais être actif, c’est encore perdre son temps, dans la mesure où l’on se perd. Aujourd’hui est une halte et mon coeur s’en va à la rencontre de lui-même. Si une angoisse encore m’étreint, c’est de sentir cet impalpable instant glisser entre mes doigts comme les perles du mercure. Laissez donc ceux qui veulent tourner le dos au monde. Je ne me plains pas puisque je me regarde naître. … Je peux dire et je dirai tout à l’heure que ce qui compte c’est d’être humain et simple. Non, ce qui compte, c’est d’être vrai et alors tout s’y inscrit, l’humanité et la simplicité. Et quand donc suis-je plus vrai que lorsque je suis le monde ? Je suis comblé avant d’avoir désiré. L’éternité est là et moi je l’espérais. Ce n’est plus d’être heureux que je souhaite maintenant, mais seulement d’être conscient. »

« Mais voici les yeux et la voix de ceux qu’il faut aimer. Je tiens au monde par tous mes gestes, aux hommes par toute ma pitié et ma reconnaissance. Entre cet endroit et cet envers du monde, je ne veux pas choisir, je n’aime pas qu’on choisisse. Les gens ne veulent pas qu’on soit lucide et ironique. »

« Le grand courage, c’est encore de tenir les yeux ouverts sur la lumière comme sur la mort. Au reste, comment dire le lien qui mène de cet amour dévorant de la vie à ce désespoir secret. Si j’écoute l’ironie tapie au fond des choses, elle se découvre lentement. Clignant son oeil petit et clair : ‘Vivez comme si…’, dit-elle. Malgré bien des recherches, c’est là toute ma science. »

En parlant d’une femme qu’on « habille pour la tombe pendant qu’elle était vivante » : « Mais c’est curieux tout de même comme nous vivons parmi des gens pressés. »

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