Des Enfants – Khalil Gibran

Dans « Le Prophète », Khalil Gibran écrit le beau texte suivant (traduit de l’anglais) sur les enfants :

Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même,
Ils viennent à travers vous mais non de vous.
Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.

Vous pouvez leur donner votre amour mais non point vos pensées,
Car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez accueillir leurs corps mais pas leurs âmes,
Car leurs âmes habitent la maison de demain, que vous ne pouvez visiter, pas même dans vos rêves.
Vous pouvez vous efforcer d’être comme eux, mais ne tentez pas de les faire comme vous.
Car la vie ne va pas en arrière, ni ne s’attarde avec hier.

Vous êtes les arcs par qui vos enfants, comme des flèches vivantes, sont projetés.
L’Archer voit le but sur le chemin de l’infini, et Il vous tend de Sa puissance pour que Ses flèches puissent voler vite et loin.
Que votre tension par la main de l’Archer soit pour la joie;
Car de même qu’Il aime la flèche qui vole, Il aime l’arc qui est stable.

La version anglaise :

Your children are not your children.
They are the sons and daughters of Life’s longing for itself.
They come through you but not from you,
And though they are with you yet they belong not to you.

You may give them your love but not your thoughts,
For they have their own thoughts.
You may house their bodies but not their souls,
For their souls dwell in the house of tomorrow,
which you cannot visit, not even in your dreams.
You may strive to be like them,
but seek not to make them like you.
For life goes not backward nor tarries with yesterday.

You are the bows from which your children
as living arrows are sent forth.
The archer sees the mark upon the path of the infinite,
and He bends you with His might
that His arrows may go swift and far.
Let our bending in the archer’s hand be for gladness;
For even as He loves the arrow that flies,
so He loves also the bow that is stable.

Alors, ce texte est un problème pour moi.
Car, bien que Khalil Gibran, « baptisé dans la religion chrétienne maronite dont était issue sa mère », se fût opposé à l’Eglise, il croyait en Dieu. Et l’Archer dont il parle dans son texte est Dieu. Or Dieu n’existe pas (et tous ceux -comme faisait Einstein par exemple- qui utilisent le mot Dieu pour désigner la force Naturelle créatrice de notre Univers, sans vouloir parler du Dieu juif/chrétien/arabe, feraient mieux d’utiliser une périphrase, tellement ce mot « Dieu » transporte avec une lui une image vieillote et dépassée).

Or, que dit son texte : « ne tentez pas de les faire comme vous » ou « seek not to make them like you ».
Or, qu’est-ce qu’une Religion : une idée gérée par une Eglise pour conduire un « troupeau » d’Hommes et qui essaye, par tous les moyens, de se perpétuer, de survivre ; parce que la Religion et son peuple ne font qu’un. Et, pour se perpétuer, l’Eglise de chaque Religion impose à ses « croyants » d’en imposer l’enseignement à leurs enfants. Car la Religion pratiquée est supposée être la seule, l’unique, LA bonne Religion qu’il faut pratiquer ; et donc toutes les autres Religions se trompent, sont fausses ; pire, ceux qui ne croient pas (les mécréants, les Athées) sont irrécupérables : à tuer. Donc, lorsque l’on croit en Dieu, même si l’on est contre les règles les plus évidemment débiles des Religions (comme Gibran), on a la conviction profonde que sa Religion est bonne et doit être transmise à ses enfants, qu’ils le veuillent ou non (mais Gibran n’a pas eu d’enfants…).
Finalement, toute Religion n’est qu’une sorte de parasite très sophistiqué qui utilise son hôte pour se perpétuer.
Il y a peut-être du bien qui en ressort parfois. Mais, à mon avis, la balance penche globalement vers le mal : le bilan est négatif.

Donc il y a une contradiction entre la croyance religieuse de Gibran et ce qu’il dit dans ce texte « Des enfants ». Son texte « Le Prophète » était une avancée à son époque d’obscurantisme et d’impérialisme religieux.
Maintenant, ce texte traîne avec lui un parfum déiste et religieux qui est une nuisance à notre libération vis-à-vis des erreurs passées. Et la principale erreur des Religions du Livre est de mettre l’Homme à part, de le mettre en haut d’une hiérarchie, de lui donner la suprématie sur le monde animal, d’en faire LA créature voulue par un Dieu imaginé pour répondre aux anciens questionnements ; au lieu d’accepter notre animalité et notre place DANS la Nature, et pas au-dessus.

De mon point de vue, il y a un très subtil et difficile équilibre à trouver pour éduquer les enfants. Il faut à la fois : 1) leur fournir des traditions (des règles…) qui marchent et leur permettent de se construire un équilibre, pour soi-même et avec les autres ; et 2) leur donner la capacité intellectuelle de pouvoir tout remettre en question, de pouvoir réévaluer les valeurs et les principes transmis par leurs parents, pour les faire évoluer si besoin est, car tout change.
Alors, les enfants sont (en général) « programmés » par les instincts sélectionnés au fil des générations pour croire en la parole des adultes. Cet instinct est à utiliser pour leur donner les bases saines nécessaires à leur développement. Mais, arrivés au seuil de l’adolescence, lorsque leur mue se prépare, il faut une transition, un « passage », avec un rite, pour les faire passer du monde de l’enfance au monde des adultes, pour leur permettre de voir le monde tel qu’il est (avec notre mortalité, notre finitude) : renoncer aux rêves et à la magie de l’enfance, pour entrer dans la réalité. Ce « rite de passage » est fondamental pour faire le deuil de l’enfance et passer à la « vraie » vie. À eux, à ce moment-là, de réfléchir à ce qu’ils sont, de se construire leur vision du monde. (Ce rite de passage existait dans nombre de cultures traditionnelles, mais avait pour but de les initier à leurs coutumes et Religions, basées sur une mauvaise compréhension de la réalité du monde.)
Tout un programme…
Or, que faisons-nous de nos enfants ? Il y a ceux qui, obéissant à leurs traditions, leur donnent une « éducation » religieuse, leur inculquant des notions désuètes et dangereuses noyées dans un ensemble de bons principes. Il y a ceux qui leur donne une « peinture » religieuse, genre catéchisme, qui ne marche plus sans un endoctrinement préalable, et qui ennuie par sa bondieuserie dégoulinante. Et il y a ceux, la majorité en France, qui ne font rien de particulier (à part ce que chacun peut donner comme exemple et amour et éducation par la discussion et l’échange, quand c’est possible…) et confient leurs enfants à l’Education Nationale (qui n’a pas pour but de leur donner les bases d’une spiritualité -même sans Dieu- ni de leur donner les instruments nécessaires au passage de l’enfance au monde des adultes, ni encore moins d’assurer ce passage). Alors, nos enfants poussent un peu dans tous les sens… en fonction de ce que leurs parents peuvent faire pour les guider (quand les enfants écoutent encore leurs parents…), ou de ce qu’ils trouvent au hasard de leur vie. Alors, tout est possible : l’enfant d’immigrés de banlieue aux merveilleux parents qui lui donnent les armes de l’éducation pour grandir beau et fort, et l’enfant de français de souche qui plonge dans les plaisirs faciles (jeux vidéos, FaceBook, alcools, fêtes, drogue …) devant ses parents désarmés. Et ce n’est pas le simulacre de « Philosophie » enseigné en Terminale qui peut les aider à se poser les bonnes questions. Car nos enfants, comme nous-mêmes adultes, sont très différents : certains trouvent eux-mêmes les exemples, les livres, etc. qui leur permettent de se construire ; et d’autres n’en sont pas capables ou sont détournés de cette réflexion (« ça me prend la tête ! ») par le monde de plaisir qui leur est offert dans notre société de consommation. Alors, le principe d’enfants éduqués par la communauté (un groupe de familles amies) plutôt que par leurs seuls parents permet sans doute d’éviter qu’ils ne subissent trop les déficiences de leurs parents ; mais on peut facilement tomber dans le contraire : les enfants pris en charge par un pouvoir en place (jeunesses communistes ou hitlériennes, par exemple…) qui les utilise à son profit plutôt que d’en faire des Hommes libres.
Alors, où est le juste milieu ? Quel est le mécanisme d’éducation qui peut permettre de donner le maximum de chances à chacun de nos enfants pour qu’il fasse fructifier au mieux son potentiel et soit capable de vivre en Homme ou Femme libre dans sa société humaine, en respectant l’autre ? Chaque (apparente) bonne idée peut dériver vers le pire…
Vaste sujet de réflexion…

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